Qui a coupé la tête de Mary Gallagher? (1879)

 

Dans la soirée du 27 juin 1879, une inquiétante rumeur circule dans les rues du quartier ouvrier de Griffintown, à Montréal: des enfants racontent avoir vu le cadavre ensanglanté d'une femme dans le logement occupé par le couple Mears (Jacob Mears, un journalier de 30 ans, et son épouse Suzanne Kennedy, 26 ans). 

Alertée par son fils, Ellen Troy, la voisine d'en-dessous, monte chez les Mears pour en avoir le coeur net, et elle découvre effectivement une femme qui gît sur le plancher, dans une mare de sang.

Appelés sur les lieux, les policiers constatent que le cadavre n'a plus de tête, et qu'une de ses mains a également été coupée. La tête et la main sont à quelques pieds du cadavre, à l'intérieur d'une cuvette remplie de sang. Un peu plus tard, on trouvera dans l'appartement l'arme du crime: une petite hache ensanglantée, qui appartient à Jacob Mears.

Dans une autre pièce, les policiers trouvent une femme ivre couchée dans son lit: il s'agit de Suzanne Kennedy, une ivrogne bien connue des policiers.

"Je l'ai arrêtée souvent pour mauvaise conduite. C'est une des femmes les plus méchantes que j'aie jamais rencontrées." (Neil McKinnon, cité dans La Patrie du 8 juillet 1879). 

"Il y a trois ans, elle fut arrêtée pour tentative d'assassinat sur une femme qu'elle avait frappée à la tête avec une bouteille, mais en vertu de circonstances atténuantes, elle ne fut condamnée qu'à trois mois de prison. C'est une femme douée d'une grande force musculaire et lorsque dans ses moments d'ivresse, elle devenait trop tapageuse, il fallait trois ou quatre hommes pour la conduire à la station." (L'événement, 30 juin 1879)

Suzanne Kennedy explique aux policiers que le cadavre est celui de son amie Mary Gallagher, 38 ans. Celle-ci aurait été assassinée par un homme inconnu qui l'accompagnait. Suzanne Kennedy n'a pas alerté la police...car elle espérait que l'inconnu qui venait de tuer sa meilleure amie ait le temps de s'échapper! 

 "C'était ma meilleure amie et Dieu sait si jamais j'eus permis qu'on lui fit aucun mal. J'ai fait sa connaissance en prison où nous nous sommes rencontrées souvent." (Suzanne Kennedy, citée dans La Patrie du 30 juin 1879).

Les policiers constatent que Suzanne Kennedy porte 3 robes superposées.  Celle du dessus paraît propre, mais la deuxième est tachée de sang, alors que celle d'en dessous en est carrément imbibée. Elle explique que lorsqu'elle a découvert le cadavre de son amie, elle était tellement énervée qu'elle est tombée en essayant d'éponger le sang répandu sur le plancher. 

Susan Kennedy est évidemment amenée au poste de police. Dans les heures suivantes, on arrête également son mari, Jacob Mears, ainsi que Michael Flanagan, 32 ans.
 

La maison dans laquelle Mary Gallagher a été assassinée
(Canadian Illustrated News, 12 juillet 1879)

 
La victime, Mary Gallagher, était mariée mais avait quitté son mari deux ans plus tôt.  La veille du meurtre, dans la soirée du 26 juin 1879, elle fait la connaissance de Michael Flanagan près du marché Bonsecours; ils passent la nuit ensemble dans un hôtel situé près de là.
 
Le matin du 27 juin, Mary Gallagher et Michael Flanagan se présentent au domicile du couple Mears et demandent du whisky. Jacob Mears quitte la maison dans les minutes suivantes.  Suzanne Kennedy, Mary Gallagher et Michael Flanagan passent les heures suivantes à s'enivrer.

Vers 10 heures, Michael Flanagan, exténué, va se coucher dans une chambre et s'endort. 
 
Il existe deux versions différentes concernant la suite des événements.
 
Version de Michael Flanagan: il a dormi profondément jusqu'à environ 14 heures. Lorsqu'il s'est réveillé, il a vu que Mary Gallagher gisait inconsciente sur le plancher, mais il n'a pas réalisé qu'elle était morte. Il n'a pas vu de sang, et n'a pas remarqué que sa tête avait été tranchée. Il est reparti chez lui en ignorant qu'un crime avait été commis.
 
Version de Suzanne Kennedy: Pendant que Flanagan dormait, elle est allée dormir à ses côtés, car elle était ivre et fatiguée. Elle a plus tard été éveillée par un homme inconnu que Mary Gallagher venait de faire entrer dans le logement: ils voulaient qu'elle leur procure une nouvelle bouteille de whisky. Kennedy refuse d'aller leur chercher du whisky, mais l'homme inconnu accepte malgré tout de lui donner de l'agent pour l'achat de pommes, ce qui déclenche une dispute entre Gallagher et l'homme inconnu!  Suzanne Kennedy se rendort. À son réveil, elle trouve le cadavre de son amie, vraisemblablement assassinée par l'homme inconnu, qui a quitté les lieus. Flanagan se réveille un peu plus tard et, constatant que Mary Gallagher a été assassinée, il s'écrit "Bon Dieu, elle a la tête coupée"!" et il prend la fuite afin de ne pas être impliqué dans cette histoire qui ne le concerne pas.
 
Vers midi et quart, Helen Troy, la voisine d'en-dessous, a entendu le bruit de la chute d'un objet très lourd, suivi de coups qui pourraient bien être des coups de hache. On peut supposer que le meurtre a eu lieu à ce moment. Vers 14 heures, elle croit avoir entendu Suzanne Kennedy dire, devant sa fenêtre, "Je cherchais à me venger et j'ai réussi."
 
Une autre voisine, Mme Walsh, qui habite de l'autre côté de la rue, a vue Suzanne Kennedy à sa fenêtre pendant l'avant-midi. Vers 11 heures, Mary Gallagher l'aurait tirée par ses vêtements, et Kennedy lui aurait dit "Si tu ne me laisses pas tranquille, je vais te briser la tête avec une hache". 

On sait également que Jacob Mears est retourné à son logement et constaté que Mary Gallagher avait été assassinée. Il est reparti sans juger utile d'avertir la police.

Le meurtre a eu lieu dans une résidence de la rue William.
Sur cette carte qui date des années 1880, la rue William est en rouge
(le canal Lachine est en bleu)

 Qui est l'auteur du meurtre de Mary Gallagher?

  • Jacob Mears? Il était au courant du meurtre mais n'a pas avisé la police. Tous les témoignages semblent confirmer qu'il n'a été présent chez lui que pendant très peu de temps.
  • Michael Flanagan? Suzanne Kennedy a beaucoup insisté sur le fait qu'il n'était pas l'auteur du meurtre, et on n'a trouvé aucune trace de sang sur ces vêtements. On peut s'étonner, toutefois, qu'il n'ait pas réalisé que Mary Gallagher était morte. Lors du procès de Flanagan, le Dr J. J. E. Guérin a dit croire que la victime n'était pas encore décédée au moment où la tête a été séparée du tronc. Le témoignage de Flanagan à l'effet que le cadavre avait encore sa tête et qu'il n'y avait pas de sang semble assez peu crédible. 
  • L'homme inconnu que Mary Gallagher aurait fait entrer pendant le sommeil de Flanagan? C'est le seul suspect qu'aucun voisin n'a vu entrer ou sortir. Si cette personne a vraiment existé, elle n'a laissé aucune trace. De plus,  ce mystérieux inconnu ne faisait pas partie des premières dépositions de Suzanne Kennedy; elle l'a ajouté à son récit quand Flanagan a été retrouvé par la police. 
  • Suzanne Kennedy? Ses vêtements sont imbibés de sang. Elle est demeurée dans le logement en présence du cadavre de son amie, plus préoccupée de nettoyer le plancher que d'avertir la police. Elle prétend avoir passé beaucoup de temps à dormir, alors qu'elle a régulièrement été vue à sa fenêtre, bien éveillée. On l'a entendue tenir des propos préoccupants. Le mobile du meurtre n'est pas très clair, mais tout ce beau monde étant en état d'ébriété, une simple querelle peut avoir tourné au drame. 
"Je connais la prisonnière depuis quatre ans et je sais que c'était une ivrognesse incorrigible. Je n'ai jamais entendu dire qu'elle était folle, mais elle devenait furieuse lorsqu'elle était ivre." (Le policier William Garrick, cité dans La Patrie du 8 juillet 1879)
 
Lors de son procès, au début du mois d'octobre, Suzanne Kennedy est reconnue coupable du meurtre de Mary Gallagher. Elle répète alors "Je ne suis pas coupable, et Flanagan est pareillement innocent." Le juge la condamne à la pendaison, mais cette peine sera ensuite commuée en une peine d'emprisonnement à vie au pénitencier de Kingston. Elle serait décédée à cette endroit en 1890, victime de la tuberculose.
 
Michael Flanagan, pour sa part, est acquitté. Pendant son procès, plusieurs de ses proches attestent qu'il a le sommeil particulièrement lourd... Toutefois, deux mois plus tard, il se noie dans le canal Lachine (La Patrie, 6 décembre 1879). 
 
L'assassinat de Mary Gallagher a donné naissance à une légende selon laquelle son fantôme, à la recherche de sa tête, apparaîtrait à tous les sept ans.

 

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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