Aucun message portant le libellé 1910. Afficher tous les messages
Aucun message portant le libellé 1910. Afficher tous les messages

La catastrophe du Montreal Herald (1910)

Le 13 juin 1910, 32 personnes trouvent la mort lors de l'effondrement d'un réservoir d'eau qui se trouvait sur le toit de l'édifice abritant l'éditeur du quotidien "The Montreal Herald".


La Patrie, 13 juin 1910

Dans la matinée du lundi 13 juin 1910, les employés du Montreal Herald sont à pied d'oeuvre pour produire la prochaine édition de ce journal de langue anglaise fondé en 1811. Soudainement, un craquement assourdissant se fait entendre. Au cinquième étage, le mur central s'affaisse. Des employés qui y travaillent voient le plafond  s'éventrer: l'énorme réservoir d'eau de 12 000 gallons, pesant 60 tonnes, qui avait été installé sur le toit de l'édifice cinq ans auparavant, vient de s'effondrer, passant à travers le toit, puis à travers le plancher du cinquième étage, et continuant sa chute d'étage en étage jusqu'au rez-de-chaussée.


La Patrie, 14 juin 1910

De nombreux travailleurs meurent sur le coup, écrasés par le réservoir, alors que d'autres sont écrasés par les lourdes presses à imprimer qui suivent le réservoir dans sa chute. Les escaliers qui permettraient aux survivants de descendre aux étages inférieurs sont détruits. Quelques travailleurs parviennent à monter sur le toit , puis à atteindre le toit de l'édifice voisin: la Banque Impériale. Mais pour un grand nombre de personnes, les seules issues sont les fenêtres à la façade des édifices.

"Le réservoir venait de s'écrouler avec la partie sud du toit, un nuage de fumée enveloppait le carré Victoria et toutes les grandes bâtisses qui environnent le "Herald", dans les fenêtres de l'édifice du journal on apercevait, spectacle épouvantable, une trentaine de jeunes filles couvertes d'une poussière grise qui leur donnait un aspect blafard, les mains et la figure couvertes de sang. Elles voulaient se précipiter du troisième, du quatrième étage, mais des hommes, blessés et couvert de poussière, eux aussi, les retenaient. Ce fut une lutte affreuse et héroïque de quelques minutes. Les malheureuses criaient, gémissaient et se battaient pour sauter dans la rue." (La Patrie, 13 juin 1910)

Heureusement, les pompiers arrivent rapidement sur les lieux et font descendre les survivants des étages 4 et 5 au moyen de longues échelles. Les occupants des étages inférieurs, dans une totale obscurité causée la poussière, s'entraident pour s'extirper des débris. Certains d'entre eux sont évacués par les échelles des pompiers, d'autres utilisent les escaliers que des pompiers sont parvenu à dégager.


(The Standard, 25 juin 1910)

Mais les pompiers ne sont pas au bout de leurs peines: pendant qu'on fait descendre les survivants, on constate que l'édifice a pris feu.


Carte postale (Bibliothèque et Archives Nationales du Québec)

Les flammes sont éteintes vers midi. En fin d'après-midi, après avoir abattu des murs instables qui auraient risqué de s'écrouler sur les travailleurs, on entreprend de fouiller les décombres, à la recherche des cadavres. Les fouilles dureront une semaine, les derniers cadavres étant extirpés des décombres dans la journée du 21 juin.

(La Presse, 14 juin 1910)

Dans les heures suivant le désastre, un recensement des employés du Herald permet d'arriver à la conclusion que 32 d'entre eux manquent à l'appel, surtout des typographes et de jeunes relieuses.

À mesure qu'on récupère les corps des victimes, les familles des disparus défilent à la morgue afin d'identifier les dépouillent. Dans bien des cas, l'identification est faite au moyen de bijoux ou de restes de vêtements, car les cadavres sont mutilés ou carbonisés.

"Le dernier trouvé est celui d'un homme, mais il est tellement mutilé qu'il est impossible de l'identifier. Il n'a pas de tête, il n'a pas non plus de pieds. Il a été découvert le long du mur ouest au-dessous du premier plancher. Il avait plus de 10 pieds de briques, de machines, etc. sur lui, de sorte qu'il est une masse informe, horrible à voir." (La Presse, 14 juin 1910).

Les 32 victimes sont: Laura Amesse (21 ans), Juliette Beaudry (18 ans),  Clement Borremans,  May Butler (18 ans), Béatrice Campbell (17 ans),  John Cloutier,  Frank Consitt (30 ans),  John Cunningham (22 ans), George Gundy (73 ans),  Reginald Harris, Olive Hart (15 ans),  Frank Jansen (34 ans),  Isaac Jones (39 ans) ,  Gustave Lippé (45 ans), Irène Merriman (18 ans), Duncan J. Miller (37 ans), Campbell Morrison,  Ruben Morrison (25 ans), William Murphy,  May-Ann Murray (17 ans),  Isabella Philipps (19 ans), Étienne Pilon, Florence Pitcher (16 ans),  Pierre Quintal (48 ans), Charlotte Robinson (19 ans), Edmond Saucier, Rosie Stevenson (18 ans), Alphonse Therrien, René Titlejohn,  John Wade (38 ans),  Dorothy Ward (16 ans) et Jennie White (20 ans).

30 des 32 victimes de la catastrophe
(la plupart des photos proviennent de
La Presse du 14 juin 1910)

L'enquête du coroner McMahon débute le 15 juin. Après avoir vu défiler quelques experts qui assurent que l'installation et l'entretien du réservoir ont été faits en respectant toutes les normes en vigueur, le jury arrive à la conclusion que l'effondrement du réservoir n'est attribuable à aucune négligence criminelle. 

La Presse, 5 juillet 1910

Ce jugement s'attire les foudres du journal La Patrie:

"Une pareille catastrophe n'est pas le fait d'un cas fortuit ou d'un cas de force majeure. Est-elle le résultat d'un vice de construction, d'une surcharge des planchers, de la construction défectueuse du réservoir? Peu importe pour le moment, une seule chose est à constater, c'est que cet épouvantable accident ne serait pas arrivé sir les hommes responsables, quels qu'ils soient, avaient fait leur devoir ou simplement connu leur métier.

Le verdict du jury du coroner. La Patrie n'a aucune hésitation à le déclarer est contraire au commencement de preuve fait devant lui.

Aucun jury de coroner n'était qualifié pour faire une enquête sur une pareille affaire exigeant des expertises, des interrogatoires sévères. Le jury du coroner était peut-être dans l'impossibilité de faire peser la responsabilité de la catastrophe sur les épaules de X ou Z; mais il était en excellente position de déclarer si ce massacre était, oui ou non, résultante d'une négligence quelconque.

C'est tout ce qu'on lui demandait; c'est tout ce qu'il pouvait faire et qu'il n'a pas fait. Quant à son verdict: que le désastre n'est pas dû à une négligence criminelle, il n'a eu devant lui aucune explication, aucun témoignage pouvant le légitimer." (La Patrie, 6 juillet 1910)


Malgré cette tragédie, le Montreal Herald a continué d'être publié. En fait, le jour même du désastre, il a été publié à partir de locaux temporaires situés dans l'édifice de la Montreal Gazette. On pouvait lire, en première page: "Fire and water destroy Herald building: many killed or hurt".

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


 D'autres articles du blog qui pourraient vous intéresser: 


 Tous les articles du blogue, classés par sujets

 Tous les articles du blogue, classés par dates


Explosion d'une usine d'explosifs à Hull (1910)

Le 8 mai 1910, une usine de produits explosifs de Hull prend feu et explose, causant la mort de 11 personnes, faisant quelques dizaines de blessés graves et causant d'importants dégâts matériels.

La Patrie, 9 mai 1910

La General Explosives Company of Canada s'était installé à Hull, près de la rive ouest du Ruisseau de la Brasserie, à peine quatre ans plus tôt. Bien conscient du danger que représentait cet usine pour les citoyens qui habitaient à proximité, le conseil municipal avait tenté d'obliger la compagnie à s'installer hors des limites de la ville. L'affaire s'était retrouvée devant les tribunaux, mais la compagnie était parvenue à convaincre le juge que ses installations ne représentaient pas le moindre danger pour la population.

Le 8 mai 1910 en fin d'après-midi, un incendie se déclare dans les installations de l'usine, qui sont désertes puisqu'il s'agit d'un dimanche (le gérant de la compagnie, Christie Lafranchise a même déclaré que personne n'avait travaillé sur les lieux depuis trois semaines).  Le journaliste de La Patrie parle d'un feu allumé par des enfants qui jouaient avec des allumettes, mais il est difficile de savoir s'il s'agit d'un fait vérifié ou d'une simple rumeur. 

Les pompiers sont appelés sur les lieux, et constatent qu'ils ne seront pas en mesure d'éteindre l'incendie ("Il aurait fallu trois mille pieds de boyau pour jeter de l'eau sur le brasier", d'après le chef Alphonse Tessier). Ils tentent d'éloigner les nombreux curieux attirés par l'incendie (plusieurs de ces personnes assistaient à une partie de baseball qui vient tout juste de prendre fin à proximité de l'usine).

Une première explosion survient, relativement peu puissante, mais elle est bientôt suivie de deux autres explosions qui sont beaucoup plus violentes. Les lourds blocs de pierre qui forment les épais murs de l'usine sont propulsés dans toutes les directions.

Explosion de l'usine d'explosifs
(La Presse, 9 mai 1910)

L'explosion a été entendue jusqu'à Wakefield, plus de 30 km plus loin. Des résidents d'Ottawa ont cru qu'il s'agissait d'un violent tremblement de terre, ou même qu'un morceau de la comète de Halley venait de tomber au sol! Les vitrines des commerces de Hull et d'Ottawa on volé en éclat, et des témoins ont affirmé que certaines pierres avaient été projetées jusqu'à Pointe Gatineau, 5 km plus loin.


Illustrations montrant la mort de (1) Ferdinand Lorrain et (2) des soeurs Carrière.
(5) Les cadavres à la morgue.
(3), (4), (6) maisons endommagées par les débris de l'explosion.
(La Patrie, 9 mai 1910)

La rue Chaudière, à 500 mètres de l'explosion, est dévastée: les maisons sont lourdement endommagées par des projectiles de diverses tailles.

Huit personnes meurent sur le coup, violemment frappées par de lourdes pierres et une trentaine d'autres sont blessées (trois d'entre elles ne survivront pas à leur blessures).

Amélia et Rosalie Carrière meurent alors qu'elle sont attablées à l'intérieur de la maison familiale: une lourde pierre ayant fracassé le toit de la maison.

La pièce où sont décédées Amélia et Rosalie Carrière
(La Presse, 9 mai 1910)

Onze résidents de Hull trouvent la mort lors de ce sinistre:

  • Théodore Gagné, 31 ans, marié et père de trois enfants.
  • Ferdinand Laurin, 28 ans marié et père de 4 enfants.
  • Willie Sabourin, 24 ans, marié sans enfants.
  • Louis McCann, 16 ans.
  • Donat Fabien, 13 ans.
  • Antoine Servant, 12 ans.
  • Amélia Carrière, 15 ans.
  • Rosalie Carrière, 12 ans.
  • Patrick Blanchfield 65 ans (décès annoncé le 10 mai 1910).
  • George Coleman, 19 ans (décès annoncé le 24 mai 1910).
  • Arthur Garneau, 26 ans (décès annoncé le 24 mai 1910).

Carte postale (Source: Banq)

Les funérailles d'Amélia Carrière, Rosalie Carrière, Louis McCann, Théodore Gagné, Ferdinand Laurin, Antoine Servant et Donat Fabien eurent lieu le 11 mai 1910. Les six corbillards étaient suivis d'un cortège constitué de 3000 personnes.


La Presse, 11 mai 1910


L'enquête du coroner Lyster prend fin le 13 mai 1910. Sans tenir la compagnie criminellement responsable du décès des neuf victimes, le jury la considère coupable d'imprudence pour avoir placé les détonateurs à proximité du dépôt d'explosifs. Le Jury a recommandé des amendements à la loi afin qu'aucun magasin ou usine d'explosifs ne soit toléré dans les limites d'une ville ou d'un village. (L'action sociale, 16 mai 1910)
 
Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)
 

À lire également:

 

 Tous les articles du blogue, classés par sujets

 Tous les articles du blogue, classés par dates




Qu'est-il donc arrivé à Cécile Michaud? (1910)

La Patrie, 24 octobre 1910

Le 23 octobre 1910, des enfants trouvent le cadavre d'une jeune fille sous des buissons, dans un terrain vacant de Westmount. La dépouille est dans un triste état, la majeure partie du corps ayant été réduite à l'état de squelette.  "Le tronc était encore enserré dans un corset, et les pieds enfermés dans des souliers Oxford à talons hauts; ce sont les parties du cadavre qui ont seules échappé à la dent des rats." (La Patrie, 24 octobre 1910). L'état du cadavre ne permet pas de déterminer la cause du décès, on peut seulement affirmer qu'aucun os n'a été fracturé.

Grâce à des vêtements et à quelques effets personnels trouvés à côté du cadavre, la victime est rapidement identifiée: il s'agit de Cécile Michaud, âgée de 13 ans, dont les parents étaient sans nouvelles depuis le 30 août.  

La Presse, 26 octobre 1910

Que s'est-il donc passé entre l'après-midi du 30 août, quand Cécile Michaud a quitté le domicile de ses parents sur la rue Marie-Anne et le 23 octobre, quand son cadavre a été retrouvé à Westmount? Les différents témoignages recueillis lors de l'enquête n'ont permis de reconstituer qu'une partie de l'énigme.

Le 29 août (la veille de sa disparition) Cécile Michaud se trouve en compagnie de sa meilleure amie Bernadette Dagenais. Âgée de 14 ans, Bernadette travaille comme sténo-dactylo dans un bureau d'agents immobiliers. Cécile est légèrement plus jeune (13 ans et demi), mais elle paraît un peu plus vieille que son âge. Elle sont abordées dans le tramway par deux hommes qu'elles ne connaissent pas: Ludger Perrault, hôtelier,  et Albert Chevrier, commis de bar. Chevrier offre aux deux filles une promenade en automobile. Cécile est tentée, mais Bernadette refuse l'invitation, car elle doit rentrer chez elle. La promenade en auto est reportée au lendemain, à la fin de la journée de travail de Bernadette Dagenais.

La Presse, 29 octobre 1910

Le 30 août, Cécile Michaud quitte donc le domicile de ses parents en leur disant qu'elle va rejoindre Bernadette Dagenais. Les deux jeunes filles rencontrent Perrault et Chevrier à l'endroit prévu, en précisant qu'elles devront toutes deux être de retour chez elles à 19 h. Perrault loue une automobile, qui est conduite par Achille Derome. Vers 17h45, les quatre jeunes montent dans la voiture, qui les conduit à l'Hôtel Béliveau, sur le chemin de la Côte Saint-Paul, où Chevrier propose d'aller souper. 

Dans un salon de l'hôtel, Bernadette danse avec Chevrier pendant que Cécile joue du piano. Perrault, de son côté, passe la majeure partie du temps au bar en compagnie de Derome, le chauffeur de l'auto. 

Aux environs de 19 h, Bernadette insiste pour retourner chez elle, tel que convenu. Elle tente de convaincre Cécile de repartir avec elle, mais cette dernière refuse.  Elle s'amuse bien, le souper promis n'a pas encore été commandé, et Chevrier lui donnera un cadeau si elle reste à l'hôtel jusqu'à 21 h.

Chevrier donne 50 cents à un jeune garçon pour qu'il accompagne Bernadette Dagenais à la station de tramway la plus proche, et celle-ci retourne seule chez elle, par ses propres moyens.

À l'hôtel, le souper est servi vers 19h30. Ludger Perrault, qui semble un peu ivre, quitte les lieux vers 20 h en refusant de payer pour le souper, prétextant qu'il n'avait rien commandé.

À partir de 20h30, Albert Chevrier est séquestré dans un bureau de l'hôtel car il n'a pas assez d'argent pour payer. Pendant ce temps, Cécile Michaud attend sur la véranda à l'entrée de l'hôtel. Un long moment est nécessaire pour que les propriétaires de l'hôtel obtiennent l'assurance qu'ils seront payés dans les jours suivant. Lorsque Chevrier sort de l'hôtel, vers 21h30 ou 22 h, il constate que Cécile Michaud n'est plus là. Il retourne donc chez lui en tramway. Le chauffeur Achille Derome serait reparti un peu plus tôt, pendant que Chénier était encore dans l'hôtel. Un témoin pense avoir vu une jeune fille qui marchait en pleurant à proximité de l'hôtel vers 21 h.

Presque deux mois plus tard, le cadavre de Cécile Michaud est retrouvé plusieurs kilomètres plus loin, à Westmount. Certains voisins pensent avoir entendu des cris ou des gémissement à cet endroit dans la nuit du 30 au 31 août, mais on ne sait pas grand chose de plus.

Suite à l'enquête du coroner, Ludger Perrault, Albert Chevrier et Achille Derome ont d'abord été accusés du meurtre de Cécile Michaud, mais ces accusations furent abandonnées, faute de preuve.

La Presse, 19 novembre 1910

Le 11 janvier 1911, Ludger Perrault et Albert Chevrier sont condamnés à 5 mois de prison pour enlèvement de personnes mineures.  Puisque Cécile Michaud et Bernadette Dagenais étaient âgées de moins de 16 ans, leur consentement était insuffisant et l'autorisation des parents était nécessaire. Achille Derome, le conducteur de l'auto, est acquitté des mêmes accusations après avoir passé plusieurs semaines en prison dans l'attente du verdict.

La Presse, 10 janvier 1911

 

 Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)

 

D'autres articles qui pourraient vous intéresser: 

L'arrestation du Dr Crippen (1910)

Le 31 juillet 1910, le docteur Hawley Harvey Crippen et sa compagne Ethel Clara Le Neve sont mis en état d'arrestation alors qu'ils se trouvent à bord du bateau transatlantique Le Montrose, au large de Pointe-au-Père. Accusés d'avoir assassiné l'actrice Belle Elmore, épouse de Crippen, ils sont emprisonnés à Québec en attendant leur extradition à Londres.

La Patrie, 1er août 1910

Les journaux québécois commencent à parler de l'affaire Crippen dès le 14 juillet 1910, le lendemain de la découverte du cadavre partiel de Belle Elmore en Angleterre.

Le Soleil, 16 juillet 1910

Le Dr Crippen,  originaire des États-Unis, vivait en Angleterre depuis quelques années en compagnie de son épouse, une actrice de music hall américaine dont le nom de scène était Belle Elmore.

Au début du mois de février 1910, le Vaudeville Artist Guild reçoit une lettre dans laquelle Belle Elmore les avise qu'elle doit partir d'urgence pour les États-Unis. Dans les semaines suivantes, le peu subtile Dr Crippen assiste à des événements mondains en compagnie de sa jeune et jolie sténographe d'origine française, Ethel Clara Le Neve, qui porte des vêtements et des bijoux appartenant à Belle Elmore. Au mois de juin, un journal anglais publie un entrefilet annonçant le décès de Belle Elmore à Los Angeles.

Belle Elmore
(Source: Wikipedia)

Alertée par des connaissances de Belle Elmore, la police amorce une enquête. Crippen admet avoir inventé le décès de son épouse; il prétend qu'en fait elle s'est enfuie pour rejoindre son amant. Après avoir constaté que Crippen et Le Neve ont pris la fuite, des enquêteurs fouillent la demeure de Crippen et trouvent, dans la cave, des restes humains plongés dans de la chaux vive.

Soupçonnant que Crippen et Le Neve ont pris un bateau vers l'Amérique, Scotland Yard télégraphie une description du couple dans l'espoir qu'il puisse être intercepté à son arrivée au port de New York.

Dr Crippen et Mlle Le Neve
(Le Soleil, 1er août 1910)

Crippen est décrit comme "un docteur américain, âgé de 50 ans, hauteur 5 pieds 3 pouces, complexion claire, cheveux bruns tournant sur le gris, chauve sur le sommet du crâne, moustaches assez longues, marque sur le bas du nez, a de fausses dents et un lorgnon d'or; parle avec un léger accent américain, porte son chapeau en arrière, parle clairement, tranquillement; est accompagné d'une femme se faisant appeler Mme Crippen, âgée de 27 ans, cheveux châtains, yeux gris, belles dents, jolie et d'apparence agréable et de taille moyenne." (Le Soleil, 16 juillet 1910)

La Presse, 25 juillet 1910

Le 25 juillet, les journaux rapportent que la police de Scotland Yard est convaincue que les deux fugitifs se trouvent à bord du Montrose, un bateau à vapeur qui fait route vers Québec après être parti d'Anvers le 20 juillet.  Crippen voyagerait sous l'identité de John Robinson et Mlle Le Neve, déguisée en homme, se ferait passer pour son fils. C'est le capitaine Henry George Kendall du Montrose qui a envoyé un marconigramme aux autorités; apparemment, le déguisement de garçon de Mlle Le Neve est peu convaincant. 

(N.B.: Quatre ans plus tard, le capitaine Kendall survivra au naufrage de l'Empress of Ireland, au large de Pointe au Père, qui fit 1012 victimes).

L'inspecteur Walter Dew de Scotland Yard est parti de Liverpool à bord du Laurentic, plus rapide que le Montrose, dans le but d'arrêter les fugitifs avant leur arrivée à destination.

Le Soleil, 26 juillet 1910

Tel que prévu, le détective Dew arrive à Pointe-au-Père le 30 juillet, où il est accueilli par trois policiers québécois: J. Charles Gauvreau, chef de police de Rimouski, Augustin McCarthy chef de la police provinciale et le détective George Denis de la police provinciale. Une quarantaine de journalistes sont également présents!

Le Soleil, 1er août 1910

Le Montrose arrive le lendemain, le matin du 31 juillet. Il s'immobilise devant Pointe au Père, près de Rimouski, car c'est à cet endroit qu'il doit prendre à son bord un pilote spécialisé dans la navigation sur le Saint-Laurent.
 
On croit que Crippen est armé, et qu'il pourrait se suicider s'il comprend à l'avance qu'il est sur le point d'être mis en état d'arrestation. Pour éviter d'éveiller ses soupçons, les policiers Dew, McCarthy et Denis se rendent au Montrose en utilisant le petit bateau généralement utilisé pour le transport du pilote (ils portent même des vêtements de pilote). Quant aux journalistes, ils sont cantonnés à bord d'un autre bateau, l'Eureka.

Le chef Augustin McCarthy et le détective George Denis
(Le Soleil, 1er août 1910)

Les trois policiers montent à bord du Montrose et n'ont aucune difficulté à arrêter les deux fugitifs, qui prenaient l'air sur le pont. Crippen aurait déclaré à l'inspecteur Dew "Je suis heureux que ce soit fini, car mon anxiété était telle que je ne pouvais plus la supporter". 

Le Montrose poursuit ensuite son voyage vers Québec, où il arrive le 1er août vers 1 heure du matin. Malgré l'heure tardive, 500 curieux sont sur le quai pour le voir arriver. Crippen et Le Neve sont emmenés dans la prison de Québec, où ils demeurent incarcérés pendant environ trois semaines.

Le Soleil, 2 août 1910

Le 20 août, les deux prisonniers sont escortés à bord du Megantic pour leur voyage de retour en Angleterre.

Le 22 octobre, à l'issue d'un procès qui a duré 4 jours et demi, Crippen est trouvé coupable du meurtre de sa femme et est condamné à la pendaison. Il n'a jamais admis sa culpabilité.

La Presse, 21 octobre 1910

Le 25 octobre, Ethel Clara Le Neve est acquittée des accusations de complicité après coup qui avaient été portées contre elle. Son procès a duré moins d'une journée. Apparemment, elle aurait accepté de voyager sous une fausse identité, déguisée en garçon, sans avoir la moindre idée que Crippen avait quelque chose à se reprocher...

La Presse, 25 octobre 1910

Le Dr Crippen est pendu à la prison de Pentonville le matin du 23 novembre 1910.

La Presse, 23 novembre 1910


Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)

Ces articles vous intéresseront peut-être:

La fuite du courtier Charles D. Sheldon (1910-1911)

En 1910, de nombreuses annonces publicitaires retenues dans les journaux montréalais présentaient Charles D. Sheldon comme un courtier de placements spécialisé dans les chemins de fers et stock industriels. Originaire des États-Unis, il s'était établi à Montréal quelques mois plus tôt et on ne savait que très peu de choses concernant son passé.

Charles D. Sheldon (La Presse, 14 octobre 1910)


Publicité, La Patrie du 24 mai 1910 

Au début du mois d'octobre 1910, le Star émet de sérieux doutes concernant les rendements faramineux que le courtier Sheldon prétend obtenir pour ces clients (30% d'intérêt par mois!). Il semble évident que le courtier utilise l'argent de ses nouveaux clients pour payer des dividendes à ses autres clients.  Sheldon réagit en invitant publiquement les substituts du Procureur Général à visiter son bureau afin de consulter à leur guise les livres et comptes de l'entreprise. Bien entendu, de nombreux clients inquiets exigent un remboursement immédiat de l'argent qu'ils ont investi.

Le Canada, 4 octobre 1910

Le mardi 11 octobre 1910, on apprend que Sheldon a quitté Montréal pendant la nuit sans avoir averti qui que ce soit, et qu'il passera les deux prochains jours à New York pour affaires. De nombreux clients se présentent au bureau de la rue Saint-Jacques afin de récupérer leur argent; désemparés, les employés leur remettent un chèque en leur promettant que le patron signera ce chèque dès son retour à Montréal.  Garrand, Théroux et Cie, les banquiers de Sheldon, déclarent quant à eux que le compte de Sheldon a été vidé et fermé la veille!

Le 12 octobre, les clients se butent à des portes closes. Une note affichée à l'entrée du bureau indique que le commerce ouvrira à nouveau le lendemain, au retour de C.D. Sheldon.  

La Patrie, 13 octobre 1910

Mais le lendemain, toujours pas de trace du courtier Sheldon.  Le comptable Alexander Burnett, nommé gardien provisoire par la cour supérieure, s'assure que le bureau demeure fermé. Les clients mécontents sont invités à adresser leurs réclamations à la maison Wilks & Burnett.

La Patrie, 13 octobre 1910


La Presse, 13 octobre 1910

Le 14 octobre, le comptable Burnett a de bien mauvaises nouvelles pour les investisseurs lésés: "Les clients de Sheldon qui perdent environ trois ou quatre millions auront quelques centaines de dollars à se partager, la maison en déconfiture ayant à peine deux ou trois mille dollars d'actif et un passif de quelques millions."

À la demande de David Burnside, le bras droit de Sheldon, un mandat d'arrêt est émis; Burnside accuse son patron de l'avoir fraudé pour une somme de $25 000.

La Patrie, 28 mars 1911

C.D. Sheldon est finalement retracé 5 mois plus tard,  à la fin du mois de mars 1911, à Pittsburgh, où il se faisait connaître sous l'identité de Charles D. Washburn  ou de C.W. Ross. On découvre toutefois que son vrai nom est Charles W. Robinson, et qu'il a commis bien d'autres fraudes dans le passé.

Le matin du 8 avril, Sheldon arrive à Montréal par train, escorté par K.P. McCaskill, chef de la police provinciale, et du détective Howard Johns de l'agence Pinkerton. Le journaliste de La Patrie évalue la foule à environ 2000 personnes. Selon Le Devoir, il s'agit plutôt de 200 personnes.

Arrivée de Sheldon à Montréal
La Patrie, 10 avril 1911

Le chef McCaskill a déclaré à la presse que "la vanité de Sheldon est vraiment extraordinaire": pendant le voyage, il n'a cessé de parler de lui-même et de ses exploits boursiers. L'enquête a pourtant révélé que pendant les quelques mois passés à Pittsburg, Sheldon a perdu environ $3000 à la bourse.

K.P. McCaskill, chef de la police provinciale
(La Presse, 10 avril 1911)

Sheldon plaide non-coupable aux divers chefs d'accusation de vol et de fraude qui sont portés contre lui. Il maintiendra jusqu'au bout que la crise causée par les journaux l'a obligé à chercher à l'étranger les fonds dont il avait besoin pour rembourser ses clients.

Enquête préliminaire
La Patrie, 12 avril 1911

Au tribunal, les procédures ne s'éternisent pas. Après l'enquête préliminaire du 12 avril 1911, le procès a lieu le 8 juin 1911 devant le juge Charles Langelier. Sheldon est défendu par Me Hormidas Pelletier, et le substitut du procureur général est Me J.C. Walsh.

Me Hormidas Pelletier (défense), Me J. C. Walsh (couronne) et le juge Charles Langelier
(La Presse, 10 avril 1911 et 16 juin 1911)

En plus de David Burnside, l'ex gérant du bureau de Sheldon, et du comptable Alexander Burnett, on entend le témoignage de quelques clients: la plupart d'entre eux se plaignent de la disparition de l'argent qu'ils avaient confié à Sheldon, alors que d'autres, au contraire, assurent qu'ils sont pleinement satisfaits des dividendes qu'ils ont obtenus grâce à lui. Burnett indique que, d'après les livres de compte saisis en octobre, Sheldon a reçu environ $2 000 000 de dollars de ses clients, et leur en a distribué $300 000.

Lors des plaidoiries, Me Pelletier assure que son client ne peut pas être reconnu coupable de vol, puisque ses clients lui avaient laissé toute la latitude pour administrer leur argent à sa guise et qu'ils étaient conscients des risques associés à ce genre de spéculation. Me Walsh reproche à Sheldon de ne pas avoir rendu compte aux clients de l'argent placé chez lui, et d'avoir accepté des dépôts au moment où il avait déjà préparé sa fuite.

La Patrie, 16 juin 1911

Le jugement est rendu le 16 juin 1911. Charles D. Sheldon est déclaré coupable de détournement de fond au montant de $15 000 et condamné à purger une peine de 5 ans au pénitencier Saint-Vincent de Paul.