Les émeutes Gavazzi à Montréal et à Québec (1853)

En juin 1853, des conférences anti-catholiques prononcées par l'italien Alessandro Gavazzi provoquent des émeutes à Québec et à Montréal. Pendant l'émeute de Montréal, des militaires tirent sur la foule, tuant une dizaine de personnes.

Émeute Gavazzi
(Musée McCord)

Alessandro Gavazzi

Alessandro Gavazzi (1809-1889) était un moine barnabite qui souhaitait que l'Italie s'unifie et se libère de la domination de l'Empire Autrichien . Suite à l'opposition du pape Pie IX aux révolutions de 1848 visant à unifier l'Italie, Gavazzi s'exile et devient un farouche opposant à la religion catholique.

Dans les années 1850, Gavazzi parcourt l'Europe et l'Amérique du Nord pour prononcer des conférences dans lesquelles il exprime, dans un anglais approximatif, tout le mal qu'il pense de la religion catholique. Gavazzi aime visiblement la provocation: lors de ces conférences, il continue de porter le costume des moines barnabites, même s'il n'en fait plus partie,  il s'amuse à mettre en doute la chasteté des religieuses catholiques, etc.

Alessandro Gavazzi
(Frank Leslie's Illustrated Newspaper, 18 décembre 1880)

En 1853, des journaux anglophones annoncent la visite de Gavazzi à Québec et à Montréal. Il  a l'intention d'y prononcer trois conférences: "The Popish System: its intolerance and Slavery",  "Ancient and modern inquisition" et "The present war of Rome against protestantism".

À cette époque, la population de Montréal et de Québec peut être séparée en trois grandes catégories:

  • les francophones catholiques, qui se sont implantées à l'époque de la Nouvelle-France;
  • les anglophones protestants, qui constituent l'élite économique de la colonie depuis la conquête;
  • les irlandais anglophones, dont une bonne partie sont catholiques, qui ont récemment immigré suite aux famines en Irlande.

Annonce des conférences de Gavazzi à Montréal
(Montreal Herald and Daily Commercial Gazette 6 juin 1853)

Les conférences de Gavazzi s'adressent à un public anglophone protestant. Les irlandais catholiques sont outrés qu'on se permette d'insulter ouvertement leur religion et un certain nombre d'entre eux décident de tout mettre en oeuvre pour faire dérailler l'événement. Les francophones catholiques, de leur côté, ne prendront pas part aux émeutes, peut-être en partie parce que les journaux francophones n'ont pas annoncé la tenu de ces conférences.

"Les Canadiens-français ont été, jusqu'au dernier homme, étrangers à toute cette affaire, ou, s'ils y ont pris une part quelconque, ça été dans un but de paix et de conciliation et pour être utiles à ceux qui sont chargés de protéger la vie et les droits des citoyens de Montréal!" (Le pays, 11 juin 1853)

 

L'émeute de Québec (lundi 6 juin 1853)

Quebec Mercury, 7 juin 1853

À Québec, Gavazzi donne une première conférence le 4 juin, à la chapelle Wesleyenne, ce qui ne génère aucun incident.  

Sa deuxième conférence a lieu dans la toute nouvelle église Chalmers sur la rue Saint-Ursule, dans la soirée du 6 juin 1853. Un certain nombre d'irlandais catholiques paient le prix d'entrée pour assister à la conférence (dans le but d'y faire du grabuge), alors que d'autres manifestent leur mécontentement à l'extérieur de l'église.

À un certain moment, Gavazzi déclare que les prêtres irlandais sont affiliés à la Société des Rubans. Un membre de l'auditoire s'écrit alors "C'est un mensonge!" et c'est le début de la bousculade. Pendant que des gens situés à l'extérieur lancent des pierres à travers les fenêtres de l'église, des membres de l'auditoire, armés de bâtons, grimpent sur la chaire pour battre Gavazzi, qui les repousse au moyen d'une chaise.

Les émeutiers parviennent à agripper Gavazzi par les pieds et à le projeter en bas de la chaire. L'armée arrive finalement et disperse la foule. Gavazzi s'en tire avec quelques ecchymoses. Paoli, son secrétaire personnel est blessé plus sérieusement, ayant été atteint à la tête par une pierre.

La troisième conférence n'aura pas lieu: Gavazzi quitte Québec à bord d'un bateau à vapeur en direction de Montréal.

"Il va sans dire que nous condamnons de la manière la plus formelle et la plus énergique possible l'attaque faite hier soir sur l'église presbytérienne. Nous regrettons que cette grave atteinte à la liberté, puisse dorénavant faire dire: Les citoyens de Québec ne son plus les amis de la liberté religieuse. D'un autre côté, nous convions tous indistinctement à ne pas exciter par des déclamations violentes la fibre religieuse si facile à remuer profondément. Les luttes religieuse ont eu partout de trop funestes conséquences." (Le Journal de Québec, 7 juin 1853)

En janvier 1854, 15 personnes subiront un procès, accusées d'avoir vandalisé l'église Chalmers. Ils seront tous acquittés.

En janvier 1855, l'épicier John Hearn sera condamné à payer une amende de 25 livres après avoir été trouvé coupable d'assaut sur Gavazzi. Cette sentence ne l'empêchera pas d'être élu conseiller municipal pour le quartier Champlain à Québec quelques semaines plus tard.


L'émeute de Montréal (jeudi 9 juin 1853)


La Minerve, 11 juin 1853

Lorsque que Gavazzi arrive à Montréal, la population montréalaise sait ce qui s'est produit à Québec quelques jours plus tôt. Ainsi, plusieurs citoyens protestants jugent plus prudent d'apporter une arme à feu pour assister à la conférence, au cas où ils auraient à se défendre.

De son côté, Charles Wilson,  le maire de Montréal (lui-même catholique), organise la sécurité. Il s'assure que plusieurs dizaines de policiers seront sur place pour éviter les débordements. De plus, il demande la collaboration de l'armée: un détachement du 26e régiments écossais se tiendra à sa disposition, pas très loin, au cas où leur intervention s'avérait nécessaire.


Charles Wilson, maire de Montréal de 1851 à 1854
(portrait réalisé par Théophile Hamel) 

La conférence d'Alessandro Gavazzi débute donc à 18h30 à l'église Zion, à proximité du "marché à foin" qui deviendra, quelques années plus tard,  le Square Victoria. 

Sans trop de surprise, des opposants à Gavazzi s'attroupent progressivement dans les environs de l'église. Quelques dizaines de policiers avec, à leur tête, les frères William et Charles Ermatinger, font de leur mieux pour les empêcher d'entrer à l'intérieur de l'église. Mais à mesure que des applaudissements se font entendre en provenance de l'église, la foule est de plus en plus en colère. Les policiers, qui ne sont armés que de bâtons, sont bombardés de pierres. Les deux frères Ermatinger, entre autres, sont blessés à la tête. Des émeutiers lancent des pierres sur l'église et tentent d'y pénétrer.

Quelques personnes sortent de l'église et tirent sur les émeutiers. L'un d'eux, James Walsh, est mortellement atteint.

Pris de panique, le maire Wilson court chercher les militaires qui, une fois sur les lieux, se placent en position de tir. Le maire prend la décision de lire l'acte d'émeute, à la suite de quoi plusieurs témoins l'entendent crier "Fire away, there is no time to be lost!" (Tirez, il n'y a pas de temps à perdre).

Et à la consternation de la plupart des personnes présentes, les militaires se mettent à tirer sur la foule. En plus de plusieurs blessés (dont certains devront être amputés), neuf personnes meurent sous les balles des militaires, à un moment où elles ne présentaient aucune menace. Il s'agit de James McCrae, Peter Gillespie, James Pollock, Daniel McGrath, William Benally, Crosby H. Clarke, James Hutchinson, Charles A. Adams et Thomas O'Neil.


La troupe tirant sur la foule
(Musée McCord)

Gavazzi retourne aux États-Unis, renonçant à prononcer les deux autres conférences initialement prévues à Montréal­.

L'enquête du coroner, qui débute le 11 juin, durera 24 jours. Le maire Wilson prétend qu'il n'a jamais donné l'ordre de tirer, qu'il s'agit d'une autre personne, située à proximité, qui a crié "Fire!". Les officiers militaires maintiennent que leurs soldats ont tiré sans qu'ils aient donné l'ordre de le faire, alors que des soldats prétendent qu'ils ont bien reconnu la voix de leur officier qui ordonnait de tirer! Des témoins ont identifié les tireurs qui ont abattu James Walsh à partir du parvis de l'église, mais d'autres témoins les ont innocentés. 

Environ la moitié des jurés blâmeront le maire Wilson pour avoir ordonné le tir alors que la situation  ne l'exigeait pas. L'autre moitié lui donnera le bénéfice du toute, considérant possible que l'ordre de tirer soit venu de quelqu'un d'autre.

La popularité du maire Wilson a beaucoup souffert suite à cet événement. Au début du mois d'août 1853, le portrait du maire qui était exposé à l'hôtel de ville a été vandalisé.


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Gérard Côté, quatre fois champion du marathon de Boston (1940-48)

Dans les années 1940, le meilleur marathonien en Amérique du Nord est un résident de Saint-Hyacinthe: Gérard Côté a remporté quatre fois le marathon de Boston, et trois fois le marathon Yonkers.

Gérard Côté (Le Samedi, 15 février 1941)


Né en 1913 à Saint-Barnabé Sud, Gérard Côté a grandi sur une ferme avant de s'établir dans la municipalité voisine de Saint-Hyacinthe.

Il remporte sa première course à pied en 1931, franchissant en 1 heure et 11 minutes la distance de 18 km qui sépare Sainte-Madeleine de Saint-Hyacinthe.

Pendant les années qui suivent, Gérard Côté profite de toutes les occasions qui se présentent pour démontrer son endurance: des compétitions de course à pied, bien sûr, mais aussi des courses de longue distance en raquette, et même des épreuves de patin à roulettes!  

"Gérard Côté de St-Hyacinthe a gagné la course de 28 heures en patins à roulettes disputée le 16 et 17 décembre dernier à Granby. Gérard Côté prendra part à la course en raquettes de Hull à Montréal cet hiver." (La Presse du 27 décembre 1932)

Le journal "Le Clairon" du 21 octobre 1932 relate une course entre Gérard Côté et un cheval, dont l'enjeu est de 25 dollars (c'est le cheval qui a gagné la course).

La participation de Côté à ces spectacles sportifs inusités ne dure qu'un temps. Pendant l'essentiel de sa carrière sportive, il se consacrera au marathon pendant la belle saison, et aux courses en raquette pendant l'hiver.


Le marathonien Gérard Côté
(La Patrie, 19 avril 1943 et 25 octobre 1936)


Marathons

À partir de 1935, Côté participe régulièrement à des marathons d'envergure au Canada et aux États-Unis. En octobre 1936, il remporte le marathon "Chiclets" de Montréal en 2 h 40 m 21 s, soit 7 minutes d'avance sur son plus proche poursuivant, établissant un nouveau record québécois. 

La Presse, 26 octobre 1936

Ses premières participations aux marathons de Boston et de Yonkers (à New York) sont encourageants. Dans le cas de Yonkers, Côté termine deuxième quatre fois de suite: en 1936, en 1937, en 1938 et en 1939.

Dans les jours qui précèdent le marathon de Boston de 1938, Gérard Côté est unanimement considéré comme un des favoris pour remporter la course. Accablé par la chaleur, il doit toutefois se contenter d'une décevante 8e place.

 Gérard Côté et John Kelley lors du marathon de Boston en 1938 
(Le Petit Journal, 24 avril 1938)

L'envoyé spécial du Petit Journal accuse alors les organisateurs du marathon de Boston d'avoir volontairement défavorisé le coureur québécois. Il explique que l'équipe qui accompagnait Côté a tenté en vain d'obtenir un drapeau qui leur aurait permis de suivre les coureurs en automobile afin de fournir de l'eau à Côté et lui prodiguer des conseils. Les organisateurs ont prétendu que ces drapeaux étaient strictement réservés aux officiels de la course, mais ils en ont fourni sans problème aux entraîneurs des coureurs de Boston. 

"Gérard n'eût pratiquement aucun appui puisque Brosseau eût toutes les difficultés du monde à l'approcher. Il n'eût aucun secours également et ce n'est pas surprenant du tout qu'il ait terminé la course épuisé et qu'il perdit connaissance après l'arrivée. De plus, dans l'épreuve même, on fit toutes sortes de difficultés à Côté parce qu'on craignait ce dernier." (Le Petit Journal, 24 avril 1938)

Victoires

C'est en 1940, à l'âge de 26 ans, que Gérard Côté connaît enfin la consécration au niveau international, remportant la même années le marathon de Boston et le marathon de Yonkers. 

La Presse, 20 avril 1940

Dans le cas du marathon de Boston, tenu le 19 avril 1940, il établit un nouveau record pour cette course, soit 2 heures, 28 minutes et 28 secondes.

"En aucun temps, je n'ai eu de misère. Je n'ai souffert d'aucun malaise et du commencement à la fin, j'étais confiant de gagner. Je savais que je ne pouvais pas désappointer pour la cinquième fois de suite à Boston. Vers la fin, je me sentais fort et c'est ce qui me décida de déclencher une poussée qui me valut la victoire et un record." (La Parie, 28 avril 1940)

Gérard Côté au fil d'arrivée du marathon de Boston en 1940
(La Presse, 22 avril 1940)

À son retour de Boston, Gérard Côté est accueilli triomphalement à Montréal le 26 avril 1940, et à Saint-Hyacinthe le lendemain: défilé dans les rues, banquet...


Suite à sa victoire au marathon de Boston, Gérard Côté
est porté en triomphe à Montréal, à sa sortie du train.
(Le Petit Journal, 28 avril 1940)

Le 10 novembre 1940, Gérard Côté gagne le marathon de Yonkers, après y avoir terminé au 2e rang pendant trois années consécutives. À la fin de ce marathon, Côté aurait pris soin de ne pas battre le record établi par Pat Dengis, décédé l'année précédente dans un écrasement d'avion.

"Côté a pensé à tout cela et quand il a vu madame Dengis qui lui envoyait la main et qui l'encourageait, il s'est dit à lui-même qu'il ne devait pas, en homme d'honneur, abaisser le record d'un si chic type, d'un si fameux coureur que Dengis, surtout quand sa veuve était présente."  (La Patrie, 17 novembre 1940)


La Patrie, 11 novembre 1940

Suite à ces deux importantes victoires, on décerne à Gérard Côté le Trophée Lou-Marsh (athlète par excellence au Canada) et le Trophée Joseph-Cattarinich (athlète canadien-français s'étant le plus illustré au Canada ou aux États-Unis).

Gérard Côté (à gauche) recevant le trophée Jos Cattarinich
(La Presse, 10 février 1941) 

Gerard Côté domine les principaux marathons pendant une bonne partie de la décennie, remportant le marathon de Boston en 1940, 1943, 1944 et 1948, et le marathon de Yonkers en 1940, 1943 et 1946. Il remporte également le premier marathon de Los Angeles en 1948.  Avant chaque marathon, le coureur québécois insiste pour manger un steak. Et il célèbre chaque victoire en fumant un cigare!

À ce jour, seuls trois autres coureurs ont gagné le marathon de Boston aussi souvent que Gérard Côté: Clarence DeMar (7 victoires entre 1911 et 1930) , Bill Rodgers (4 victoires entre 1975 et 1980) et Robert Kipkoech Cheruiyot (4 victoires entre 2003 et 2010)

Côté s'enrôle dans les forces armées canadiennes à la fin de l'année 1942. Le Sergent Côté arbore donc les couleurs de l'armée lors de sa victoire au marathon de Boston de 1943.  L'année suivante, toutefois, lors de sa troisième victoire à Boston, il est forcé de prendre deux semaines de vacances afin de participer au marathon par ses propres moyens. Ses responsabilités militaires l'obligent ensuite à passer la totalité de l'année 1945 en Angleterre.

Gérard Côté (La Presse, 19 avril 1943)

Jeux Olympiques

À son grand regret, Gérard Côté n'a pas connu de succès aux Jeux Olympiques. En 1936, il arrive 5e aux essais olympiques canadiens à Toronto: il ne se qualifie donc pas pour les jeux de Berlin.

Quelques années plus tard, alors qu'il se trouve au sommet de sa forme, la guerre provoque l'annulation des Jeux Olympiques en 1940 et en 1944. 

Côté devra donc patienter jusqu'en août 1948 pour participer à ses seuls Jeux Olympiques, ceux de Londres.  Tous les espoirs sont alors permis, puisque dans les mois précédents, Côté a remporté le marathon de Boston (19 avril) et celui de Los Angeles (21 mai)  mais il termine au 17e rang du marathon olympique, victime d'un claquage à une cuisse.

Le Devoir, 9 août 1948

En 1950 et en 1954, il se qualifie pour les Jeux de l'Empire Britannique, mais il est sur son déclin. Il se classe 11e à Auckland en 1950 et est forcé d'abandonner à Vancouver en 1954 (il a alors 40 ans).


Les marathons de raquette

On imagine difficilement à quel point les courses de raquette étaient populaires au Québec dans la première moitié du 20e siècle. L'événement principal était le Congrès Annuel de l'Union Canadienne et Américaine des Raquetteurs, qui rassemblait plusieurs centaines de raquetteurs du Québec, de l'Ontario et de la Nouvelle-Angleterre.

Le Soleil, 25 janvier 1936

De 1936 à 1944, Gérard Côté a systématiquement remporté une des deux premières places lors du marathon de 10 milles tenu lors de ce congrès annuel: première place en 1936, 1938, 1941, 1942 et 1943, et deuxième place en 1937, 1939, 1940 et 1944. Après son retour d'Angleterre, Côté arrive troisième au congrès de Manchester. New Hampshire, en 1947.

Lors du congrès d'Ottawa, en 1948, Côté arrive en retard à la course suite à une confusion concernant l'endroit du départ. Il participe quand même à la course, mais il est disqualifié pour avoir omis de subir son examen médical. Furieux, Côté annonce qu'il met fin à sa carrière de raquetteur.

Rencontré au début de la semaine, Gérard Côté nous a manifesté sa ferme intention d'abandonner définitivement la course de raquette, à la suite "de l'affront et du honteux traitement dont nous avons été victimes, Lloyd Evans, Lucien Jolin, Paul-Émile Gosselin et moi, au congrès international des raquetteurs, à Ottawa, en fin de semaine. Nous avons, Evans et moi, de dire Côté, contribué plus que quiconque à relever le sport de la raquette depuis une quinzaine d'années en Amérique, gagnant à nous deux 11 des 13 marathons des dernières conventions. C'est une bien piètre façon de reconnaître ce que nous avons fait pour les raquetteurs et, en ce qui me concerne, je ne m'adonnerai plus qu'à la course à pied désormais."  (Le Clairon, 6 février 1948)


Gérard Côté est décédé le 12 juillet 1993 à Saint-Hyacinthe à l'âge de 79 ans.

Le Soleil, 14 juin 1993


Pour en savoir plus


En 2013, Paul Foisy a écrit une excellente biographie de Gérard Côté:


Gérard Côté, 192 000 km au pas de course
par Paul Foisy
Collection kmag
ISBM 978-2-924119-04-4




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Écrasement d'un bombardier à Montréal (1944)

Le 25 avril 1944 un bombardier s'écrase sur des habitations à l'intersections des rues Shannon et Ottawa à Montréal, causant la mort de 15 personnes.

La Presse, 25 avril 1944

 

La Patrie du 25 avril 1944 et le Montréal-Matin du 26 avril 1944

L'avion est un "Consolidated B-24 Liberator", un gros bombardier à quatre moteurs fabriqué aux États-Unis. Flambant neuf, l'appareil a décollé de l'aéroport de Dorval à 10h24, le 25 avril 1944. Après une escale à Terre-Neuve, il devait traverser l'Atlantique pour se rendre en Angleterre, afin de prendre part à la Seconde Guerre Mondiale, qui fait toujours rage en Europe.

Appareil similaire à celui qui s'est écrase à Montréal en 1944
(La Patrie, 26 avril 1944).

Le vol du Liberator n'aura toutefois duré, en tout et pour tout, que 6 minutes. Après avoir survolé le Mont Royal, de nombreux témoins le voient longer la rue Peel à très basse altitude (on pense que le pilote a tenté d'atteindre le fleuve pour minimiser les dégâts).  Lorsqu'il traverse la rue Sainte-Catherine, son altitude est d'environ 250 pieds (75 mètres) et il passe tout près du toit de l'édifice Dominion Square. Il effleure ensuite la gare Windsor et évite de justesse la cheminée de la brasserie William Dow & Co, à l'intersection des rues Colborne et Notre-Dame. 

Trajectoire du Liberator selon La Patrie
(à gauche) et La Presse (à droite)

L'appareil s'écrase finalement sur un pâté de maisons résidentielles près de l'intersection des rues Shannon et Ottawa, dans le quartier Griffintown. Quatre maisons sont  complètement détruites par l'impact avec l'avion, et une explosion cause un incendie majeur qui détruit six autres résidences . On évalue que l'avion, qui pesait 41 000 livres (20 000 kg) volait à une vitesse d'environ 270 milles à l'heure (435 km/h) au moment de l'écrasement.

 

La Presse, 25 avril 1944


La Presse, 25 avril 1944

La Presse, 26 avril 1944

Après avoir secouru les blessés et maîtrisé l'incendie,  il faut fouiller les décombres afin de trouver et identifier les cadavres. 

L'écrasement du Liberator cause la mort de 15 personnes: les 5 membres de l'équipage, et 10 civils au sol.

Les cinq membres d'équipage du Liberator
(La Presse, 27 avril 1944)

L'équipage du Liberator était constitué de cinq personnes, dont trois militaires de nationalité polonaise. Ils ont tous péri lors de l'écrasement:

  • Le lieutenant de section Kazimiera Burzynski, 47 ans, capitaine de l'avion.
  • L'officier-pilote Andrzej Kuzniacki, 30 ans, copilote.
  • Le lieutenant de section Adolf-Jan Nowicki, 31 ans, navigateur.
  • Le sergent de section Islwyn Jones, 23 ans, ingénieur de l'avion.
  • L'officier-pilote James-Smith Wilson, radiotélégraphiste, 21 ans. 

Mis à part Wilson, qui s'apprêtait à traverser l'Atlantique pour la première fois, tous les membres de l'équipage étaient très expérimentés.

Cinq personnes décédées. De gauche à droite:
Mme Walter Wells, Joseph et Nicole Hébert,
Mme James Wells et son fils Jimmy. 
(La Patrie, 26 et 27 avril 1944)

Dix résidents de Montréal (dont deux jeunes enfants), sont également décédés:

  • M. Aurèle Larochelle, 53 ans
  • L'agent Louis-Philippe Lemieux, 37 ans
  • Mme Victor Geoffrion, 59 ans
  • Mme Delia Dowling, 56 ans
  • Mme Walter Wells, 26 ans
  • Mme James Wells, 19 ans
  • James Wells fils, 2 ans
  • M. Victor Marchand, 34 ans
  • M. Joseph Hébert, 39 ans
  • Marie-Yvette-Nicole Hébert, 17 mois

Sans compter quelques blessés gravement brûlés, des enfants qui sont soudainement devenus orphelins, et une quinzaine d'habitations détruites.
 

Albert Lanctôt, hospitalisé suite à de graves brûlures,
et Fernand Geoffrion, dont la mère n'a pas survécu
(La Patrie, 26 et 27 avril 1944)

N.B. Il ne s'agit pas du seul bombardier Consolidated B-24 Liberator à s'être écrasé au Québec. Quelques mois plus tôt, le 20 octobre 1943, un autre Liberator s'était écrasé à Saint-Donat, dans Lanaudière, faisant 24 victimes.

 

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Qui a coupé la tête de Mary Gallagher? (1879)

 

Dans la soirée du 27 juin 1879, une inquiétante rumeur circule dans les rues du quartier ouvrier de Griffintown, à Montréal: des enfants racontent avoir vu le cadavre ensanglanté d'une femme dans le logement occupé par le couple Mears (Jacob Mears, un journalier de 30 ans, et son épouse Suzanne Kennedy, 26 ans). 

Alertée par son fils, Ellen Troy, la voisine d'en-dessous, monte chez les Mears pour en avoir le coeur net, et elle découvre effectivement une femme qui gît sur le plancher, dans une mare de sang.

Appelés sur les lieux, les policiers constatent que le cadavre n'a plus de tête, et qu'une de ses mains a également été coupée. La tête et la main sont à quelques pieds du cadavre, à l'intérieur d'une cuvette remplie de sang. Un peu plus tard, on trouvera dans l'appartement l'arme du crime: une petite hache ensanglantée, qui appartient à Jacob Mears.

Dans une autre pièce, les policiers trouvent une femme ivre couchée dans son lit: il s'agit de Suzanne Kennedy, une ivrogne bien connue des policiers.

"Je l'ai arrêtée souvent pour mauvaise conduite. C'est une des femmes les plus méchantes que j'aie jamais rencontrées." (Neil McKinnon, cité dans La Patrie du 8 juillet 1879). 

"Il y a trois ans, elle fut arrêtée pour tentative d'assassinat sur une femme qu'elle avait frappée à la tête avec une bouteille, mais en vertu de circonstances atténuantes, elle ne fut condamnée qu'à trois mois de prison. C'est une femme douée d'une grande force musculaire et lorsque dans ses moments d'ivresse, elle devenait trop tapageuse, il fallait trois ou quatre hommes pour la conduire à la station." (L'événement, 30 juin 1879)

Suzanne Kennedy explique aux policiers que le cadavre est celui de son amie Mary Gallagher, 38 ans. Celle-ci aurait été assassinée par un homme inconnu qui l'accompagnait. Suzanne Kennedy n'a pas alerté la police...car elle espérait que l'inconnu qui venait de tuer sa meilleure amie ait le temps de s'échapper! 

 "C'était ma meilleure amie et Dieu sait si jamais j'eus permis qu'on lui fit aucun mal. J'ai fait sa connaissance en prison où nous nous sommes rencontrées souvent." (Suzanne Kennedy, citée dans La Patrie du 30 juin 1879).

Les policiers constatent que Suzanne Kennedy porte 3 robes superposées.  Celle du dessus paraît propre, mais la deuxième est tachée de sang, alors que celle d'en dessous en est carrément imbibée. Elle explique que lorsqu'elle a découvert le cadavre de son amie, elle était tellement énervée qu'elle est tombée en essayant d'éponger le sang répandu sur le plancher. 

Susan Kennedy est évidemment amenée au poste de police. Dans les heures suivantes, on arrête également son mari, Jacob Mears, ainsi que Michael Flanagan, 32 ans.
 

La maison dans laquelle Mary Gallagher a été assassinée
(Canadian Illustrated News, 12 juillet 1879)

 
La victime, Mary Gallagher, était mariée mais avait quitté son mari deux ans plus tôt.  La veille du meurtre, dans la soirée du 26 juin 1879, elle fait la connaissance de Michael Flanagan près du marché Bonsecours; ils passent la nuit ensemble dans un hôtel situé près de là.
 
Le matin du 27 juin, Mary Gallagher et Michael Flanagan se présentent au domicile du couple Mears et demandent du whisky. Jacob Mears quitte la maison dans les minutes suivantes.  Suzanne Kennedy, Mary Gallagher et Michael Flanagan passent les heures suivantes à s'enivrer.

Vers 10 heures, Michael Flanagan, exténué, va se coucher dans une chambre et s'endort. 
 
Il existe deux versions différentes concernant la suite des événements.
 
Version de Michael Flanagan: il a dormi profondément jusqu'à environ 14 heures. Lorsqu'il s'est réveillé, il a vu que Mary Gallagher gisait inconsciente sur le plancher, mais il n'a pas réalisé qu'elle était morte. Il n'a pas vu de sang, et n'a pas remarqué que sa tête avait été tranchée. Il est reparti chez lui en ignorant qu'un crime avait été commis.
 
Version de Suzanne Kennedy: Pendant que Flanagan dormait, elle est allée dormir à ses côtés, car elle était ivre et fatiguée. Elle a plus tard été éveillée par un homme inconnu que Mary Gallagher venait de faire entrer dans le logement: ils voulaient qu'elle leur procure une nouvelle bouteille de whisky. Kennedy refuse d'aller leur chercher du whisky, mais l'homme inconnu accepte malgré tout de lui donner de l'agent pour l'achat de pommes, ce qui déclenche une dispute entre Gallagher et l'homme inconnu!  Suzanne Kennedy se rendort. À son réveil, elle trouve le cadavre de son amie, vraisemblablement assassinée par l'homme inconnu, qui a quitté les lieus. Flanagan se réveille un peu plus tard et, constatant que Mary Gallagher a été assassinée, il s'écrit "Bon Dieu, elle a la tête coupée"!" et il prend la fuite afin de ne pas être impliqué dans cette histoire qui ne le concerne pas.
 
Vers midi et quart, Helen Troy, la voisine d'en-dessous, a entendu le bruit de la chute d'un objet très lourd, suivi de coups qui pourraient bien être des coups de hache. On peut supposer que le meurtre a eu lieu à ce moment. Vers 14 heures, elle croit avoir entendu Suzanne Kennedy dire, devant sa fenêtre, "Je cherchais à me venger et j'ai réussi."
 
Une autre voisine, Mme Walsh, qui habite de l'autre côté de la rue, a vue Suzanne Kennedy à sa fenêtre pendant l'avant-midi. Vers 11 heures, Mary Gallagher l'aurait tirée par ses vêtements, et Kennedy lui aurait dit "Si tu ne me laisses pas tranquille, je vais te briser la tête avec une hache". 

On sait également que Jacob Mears est retourné à son logement et constaté que Mary Gallagher avait été assassinée. Il est reparti sans juger utile d'avertir la police.

Le meurtre a eu lieu dans une résidence de la rue William.
Sur cette carte qui date des années 1880, la rue William est en rouge
(le canal Lachine est en bleu)

 Qui est l'auteur du meurtre de Mary Gallagher?

  • Jacob Mears? Il était au courant du meurtre mais n'a pas avisé la police. Tous les témoignages semblent confirmer qu'il n'a été présent chez lui que pendant très peu de temps.
  • Michael Flanagan? Suzanne Kennedy a beaucoup insisté sur le fait qu'il n'était pas l'auteur du meurtre, et on n'a trouvé aucune trace de sang sur ces vêtements. On peut s'étonner, toutefois, qu'il n'ait pas réalisé que Mary Gallagher était morte. Lors du procès de Flanagan, le Dr J. J. E. Guérin a dit croire que la victime n'était pas encore décédée au moment où la tête a été séparée du tronc. Le témoignage de Flanagan à l'effet que le cadavre avait encore sa tête et qu'il n'y avait pas de sang semble assez peu crédible. 
  • L'homme inconnu que Mary Gallagher aurait fait entrer pendant le sommeil de Flanagan? C'est le seul suspect qu'aucun voisin n'a vu entrer ou sortir. Si cette personne a vraiment existé, elle n'a laissé aucune trace. De plus,  ce mystérieux inconnu ne faisait pas partie des premières dépositions de Suzanne Kennedy; elle l'a ajouté à son récit quand Flanagan a été retrouvé par la police. 
  • Suzanne Kennedy? Ses vêtements sont imbibés de sang. Elle est demeurée dans le logement en présence du cadavre de son amie, plus préoccupée de nettoyer le plancher que d'avertir la police. Elle prétend avoir passé beaucoup de temps à dormir, alors qu'elle a régulièrement été vue à sa fenêtre, bien éveillée. On l'a entendue tenir des propos préoccupants. Le mobile du meurtre n'est pas très clair, mais tout ce beau monde étant en état d'ébriété, une simple querelle peut avoir tourné au drame. 
"Je connais la prisonnière depuis quatre ans et je sais que c'était une ivrognesse incorrigible. Je n'ai jamais entendu dire qu'elle était folle, mais elle devenait furieuse lorsqu'elle était ivre." (Le policier William Garrick, cité dans La Patrie du 8 juillet 1879)
 
Lors de son procès, au début du mois d'octobre, Suzanne Kennedy est reconnue coupable du meurtre de Mary Gallagher. Elle répète alors "Je ne suis pas coupable, et Flanagan est pareillement innocent." Le juge la condamne à la pendaison, mais cette peine sera ensuite commuée en une peine d'emprisonnement à vie au pénitencier de Kingston. Elle serait décédée à cette endroit en 1890, victime de la tuberculose.
 
Michael Flanagan, pour sa part, est acquitté. Pendant son procès, plusieurs de ses proches attestent qu'il a le sommeil particulièrement lourd... Toutefois, deux mois plus tard, il se noie dans le canal Lachine (La Patrie, 6 décembre 1879). 
 
L'assassinat de Mary Gallagher a donné naissance à une légende selon laquelle son fantôme, à la recherche de sa tête, apparaîtrait à tous les sept ans.

 

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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Quadruple meurtre chez les Nulty (1897)

Le 4 novembre 1897 à Rawdon, Thomas Nulty, 21 ans, assassine à coup de hache trois de ses soeurs ainsi que son frère.

 

La Presse, 5 novembre 1897
 

La famille Nulty 

La famille Nulty est installée sur une modeste terre agricole située à l'écart du village de Rawdon, dans Lanaudière. Sept personnes s'entassent dans une minuscule maison: 

  • le père, Michael Nulty, un anglophone de 58 ans, descendant d'immigrants irlandais
  • sa seconde femme, Émilie Ricard, une canadienne française de 52 ans
  • leur fils Thomas, célibataire de 21 ans, un bon vivant, reconnu dans la région pour ses talents de danseur et de violoneux 
  • leur fille Elizabeth, 17 ans 
  • leur fille Annie, 14 ans
  • leur fille Ellen, 11 ans 
  • leur fils Patrick, le petit dernier, âgé de 9 ans. 
Émilie Ricard, Michael Nulty et Thomas Nulty

Des frères et des soeurs plus âgés ont maintenant quitté le foyer familial mais, malgré tout, la maison est bien petite pour abriter ces 7 personnes, qui dorment tous dans la même pièce, au grenier.

La famille Nulty vit très pauvrement, isolée de la société. Aucun des enfants ne sait lire. L'année précédente, le curé Frédéric-Alexandre Baillargé a été atterré de constater qu'Elizabeth, alors âgée de 16 ans, n'avait toujours pas fait sa première communion et était incapable de répondre aux questions les plus simples concernant la religion catholique. Du point de vue de cet intellectuel, ancien professeur de philosophie, les parents Nulty sont des irresponsables qui laissent leurs enfants se comporter en sauvages.

Quatre cadavres 

Dans l'après-midi du 4 novembre 1897, André Morin, marchand de Chertsey, se rend chez les Nulty afin de percevoir un montant d'argent qui lui est dû. Sur les lieux, il aperçoit, entre la maison et la grange, le corps inerte et ensanglanté d'une jeune fille.

Domicile des Nulty (Le Samedi, 4 décembre 1897)
 

Ne voyant personnes aux alentours, Morin s'empresse d'aller alerter des voisins, dont Albert Lasalle, et retourne avec eux sur la terre des Nulty. Ils constatent alors que le cadavre qu'avait aperçu Morin est celui d'Annie Nulty, qui présente une blessure béante au cou.  Lasalle frappe à la porte de la maison, mais personne ne répond­. Morin regarde par la fenêtre et voit que d'autres corps ensanglantés se trouvent à l'intérieur.

À l'intérieur de la maison (Le Samedi, 4 décembre 1897)

Albert Lasalle prend la direction du village de Rawdon afin d'avertir les autorités; en chemin, il croise Michael Nulty et sa femme, qui reviennent tranquillement de Sainte-Julienne, où ils étaient allés faire quelques achats.  Lasalle les avise que quelque chose de grave est survenu chez eux pendant leur absence.

Arrivés chez eux, les parents Nulty voient immédiatement le cadavre de leur fille Annie. Désespérés, ils entrent dans la maison et y trouvent, de part et d'autre du poêle à bois, les corps ensanglantés d'Ellen et Patrick, leurs deux plus jeunes enfants. Une hache ensanglantée, propriété de la famille Nulty, laisse peu de doutes sur la façon dont les quatre enfants ont été tués.

Mais où est donc Elizabeth, à qui ils avaient donné la responsabilité de veiller sur les plus jeunes? Ils découvrent bientôt son cadavre dans la grange. 

Thomas Nulty, le plus vieux des garçons, n'arrive que vers minuit, après avoir rendu visite à sa demi-soeur Marguerite, épouse d'Alexandre Poudrier. Dans la maison familiale, les corps inertes de son petit frère et de ses trois soeurs sont exposés côte à côte, sur une planche.

Le père Nulty et Mme Tracy (une voisine) remarquent que Tom semble inexplicablement indifférent lorsqu'on lui apprend la tragédie qui a frappé les jeunes membres de sa famille. 

Les quatre victimes: Elizabeth, Annie, Ellen et Parick Nulty.

Des aveux

Qui a pu commettre un crime aussi affreux, et pourquoi? Différentes théories sont ébauchées. Un désaxé aurait peut-être tué Elizabeth après l'avoir violée, puis aurait ensuite éliminé les témoins potentiels? Mais est-il concevable qu'une personne seule soit parvenue à éliminer ces quatre solides enfants, sans qu'un seul d'entre eux ne parvienne à s'échapper? Un vieux vagabond est arrêté, pour la simple raison qu'il n'est pas du coin, mais on arrive rapidement à la conclusion qu'il n'a rien à voir avec ce crime.

Le détective montréalais Kenneth Peter McCaskill est appelé sur les lieux; nous avons déjà parlé de lui dans l'article concernant le meurtre d'Isidore Poirier à Saint-Canut

Le détective K. P. McCaskill

Assez rapidement, McCaskill détecte des contradictions dans le témoignages de Thomas Nulty. Le récit de son emploi du temps le jour du meurtre est partiellement contredit par d'autres témoins qui l'ont aperçu à proximité de la maison familiale à des moments où ils prétendait être ailleurs.

Confronté par McCaskill, Thomas Nulty tente tant bien que mal de modifier sa version des faits, mais finit par avouer qu'il est bel est bien la personne qui a exécuté son frère et ses trois soeurs à coups de hache! 

 

La Patrie, 8 novembre 1897

Nulty raconte qu'en revenant de chez sa demi-soeur Marguerite, il est entré dans la maison, a accroché son manteau, puis est ressorti dehors avec la hache afin de couper un peu de bois. Voyant sa soeur Élisabeth se diriger vers la grange afin de nourrir les animaux, il l'a suivi et, sans raison particulière,  sans la moindre préméditation, il l'a tuée d'un coup de hache alors qu'elle lui tournait le dos. 

Lorsqu'il est ressorti de la grange, il a croisé Annie, mais ne se souvient pas l'avoir frappée. Il a repris ses esprits un peu plus tard; il se trouvait à l'intérieur de la maison, et a été horrifié de constater qu'il avait assassiné son petit frère Patrick.

Après le carnage, Tom Nulty est reparti à pied à travers les bois et, comme si de rien n'était, est allé visiter Rose Lespérance, 18 ans, qu'il courtisait ardemment depuis deux semaines.


Inhumation des quatre victimes
(La Presse 12 novembre 1897)

 

Mais pourquoi?

Tom Nulty jure que son geste, perpétré sans complices, n'était nullement prémédité. D'ailleurs, il adorait ses soeurs et son frère (tous les témoins ont confirmé qu'effectivement, il s'était toujours très bien entendu avec eux). Il aurait agi sous l'impulsion d'une soudaine crise de folie. 

Cette explication est bien possible, mais l'enquête permet d'envisager une deuxième possibilité. Dans les jours précédents, Thomas Nulty a fait part à sa mère ainsi qu'à sa demi-soeur Marguerite de son désir de se marier. Depuis deux semaines, il s'intéresse beaucoup à Rose Lespérance. Mais il est toujours amoureux de Marcelline L'Heureux, qui est partie aux États-Unis deux mois auparavant. Puisque Tom est analphabète, c'est une amie qui rédige en son nom des lettres d'amour adressées à Marcelline.

La Patrie, 8 novembre 1897
 

Toutefois, la mère de Nulty lui a clairement fait savoir que s'il veut prendre épouse, il devra emménager ailleurs: pas question de nourrir et d'héberger une personne supplémentaire dans la minuscule maison paternelle, dans laquelle ils sont déjà beaucoup trop nombreux!  

Serait-ce possible que Thomas Nulty ait froidement éliminé les quatre plus jeunes membres de sa famille dans le simple but de faire de la place pour sa future épouse?

La question est importante, car le meurtrier risque la peine capitale, à moins que son avocat parvienne à convaincre le jury qu'il n'était pas sain d'esprit au moment du crime. 

Le procès

Le procès de Thomas Nulty s'ouvre à Joliette le 18 janvier 1898 devant le juge Charles-Chamigny de Lorimier (neveu du célèbre patriote Chevalier de Lorimier).  

Le juge C. C. De Lorimier (Le Samedi, 19 février 1898)
 

Interrogé par la défense, Michael Nulty déclare que son fils avait fréquemment de violents maux de tête, qu'il saignait du nez, qu'il avait parfois des hallucinations et des étourdissements, qu'il pouvait sembler ivre alors qu'il n'avait pas bu.

Deux médecin appelés par la défense déclarent que certains des comportements de Tom pourraient être de nature épileptique, ce qui expliquerait qu'il aurait commis les meurtres de façon automatique et inconsciente.

La poursuite réplique en faisant défiler de nombreux témoins qui n'ont jamais rien remarqué d'inhabituel dans le comportement de Tom Nulty, ainsi que des médecins qui ne croient pas que ce crime ait pu être commis pendant une crise d'épilepsie.

Lors de son adresse aux jurés, le juge Delorimier déclare qu'en cas de doute concernant la santé mentale de l'accusé, il faut supposer qu'il était sain d'esprit. On ne peut l'acquitter pour cause de maladie mentale que si cette maladie a été prouvée hors de tout doute raisonnable.

Après une courte délibération, le jury déclare que Thomas Nulty est coupable des meurtres d'Elizabeth , Annie, Ellen et Patrick Nulty. Le juge de Lorimier le condamne à être pendu. 

 

La Presse du 5 février 1898 annonçant
le verdict en première page

Les avocats de Nulty adressent un recours en grâce au Comte Aberdeen, gouverneur général du Canada, dans l'espoir que la peine de leur client soit commuée.

Le projet d'évasion

Mais tous les espoirs d'obtenir un pardon sont annihilés le 13 avril 1898, quand on apprend que Thomas Nulty projetait de s'évader de la prison de Joliette en tuant son gardien Arthur Turcotte à coup de pic!  

 

La patrie 13 avril 1898

Nulty a été trahi par un autre prisonnier, Venance Houle, qui a questionné Nulty pendant qu'Arthur Turcotte écoutait discrètement leur conversation. 

Nulty explique que la prochaine fois qu'Arthur Turcotte viendra seul dans son cachot, il le frappera au moyen du pic qu'il cache dans sa cellule. Il descendra ensuite les escaliers et, si la femme de Turcotte s'y trouve, il la frappera également à coups de pic, puis s'enfuira de la prison.

Arthur Turcotte, assistant geôlier de la prison de Joliette
(La Presse, 13 avril 1898)

 Nulty évoque aussi la possibilité de mettre le feu à sa paillasse, et profiter de la fumée et de la confusion pour s'évader.

Suite à ces révélations, la cellule de Thomas Nulty est soigneusement fouillée, et on trouve effectivement le pic (un outil servant à travailler le bois, qui avait servi de pièce à conviction dans un récent procès) dans le réservoir du cabinet d'aisance. On profite de l'occasion pour lui confisquer ses allumettes.

La pendaison 

 

La Patrie, 20 mai 1898

Thomas Nulty est pendu le 20 mai 1898 à 9 heures du  matin. 

Le jour de son exécution, les journaux publient une lettre dictée par Nulty, dans laquelle il avoue que son crime était prémédité:

"Avant de mourir, je tiens à déclarer publiquement que je suis coupable du crime pour lequel j'ai été condamné; j'en demande pardon de tout coeur au Dieu infiniment miséricordieux qui, je l'espère, sera touché de mon repentir et aura pitié de moi. J'en demande pardon à ma famille que j'ai plongée dans le deuil et l'affliction. J'en demande aussi pardon à la société que j'ai grandement scandalisée.
Je désire aussi donner le mobile de mon crime afin de calmer tout à fait la conscience de ceux qui ont eu le pénible devoir de me condamner. Je voulais absolument me marier, et, afin d'avoir de la place dans la maison de mon père pour ma femme et moi, je n'ai pas reculé devant le meurtre de quatre innocentes victimes que j'aimais pourtant et, je les ai sacrifiées à ma passion. Réunissez, Seigneur, dans un même séjour de lumière d'amour et de paix ceux qui, ici-bas, n'auraient dû avoir qu'un coeur et qu'une âme.
J'ai pensé plus d'une fois à mon acte monstrueux avant de l'accomplir. Toutefois, je déclare que personne ne m'a conseillé, soit directement, soit indirectement de faire ce que j'ai fait. J'accepte maintenant la mort comme une peine méritée et comme une expiation. Je remercie tous ceux qui se sont montrés si bons pour moi, ceux qui m'ont instruit de mes devoirs, qui m'ont visité (en particulier Sa Grandeur Mgr Bruchesi) consolé, fortifié, dans mes derniers moments, et je leur demande de prier encore pour le pauvre pécheur qui va bientôt paraître devant son Juge.
Encore une fois, à tous pardon, merci, ayez pitié. Jeunes gens, que mon triste sort vous soit un avertissement. Voyez où mène le vice. Je prie le Rév. M. I. Clairoux, mon directeur spirituel de publier cette confession, après ma mort. Puisse cette confession que je fais bien librement, mais aussi bien humblement, me mériter de Dieu, de ma famille et de la société le pardon que je sollicite.

Prison de Joliette, 20 mai au matin 1898

(Signé) Tom Nulty

Témoins: A.M. Rivard, Shérif, J. Turcotte, geolier, J.H.A. Turcotte, ass.-geôlier, I. Clairoux, ptre. "   (La Presse, 20 mai 1898) 


Pendaison de Thomas Nulty (La Presse, 20 mai 1898)

Un automne sanglant

Les reporters judiciaires québécois ont été très occupés en novembre 1897. Environ 3 semaines après les assassinats de Rawdon, Cordélia Viau et Sam Parslow furent accusés d'avoir tué Isidore Poirier au moyen d'un couteau de boucherie. Le premier procès de Cordélia Viau s'est déroulé en janvier 1898, en même temps que celui de Thomas Nulty. Tout comme Tom Nulty, Viau et Parslow ont été trouvés coupables et pendus par le bourreau Radclive.

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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