Les émeutes Gavazzi à Montréal et à Québec (1853)

En juin 1853, des conférences anti-catholiques prononcées par l'italien Alessandro Gavazzi provoquent des émeutes à Québec et à Montréal. Pendant l'émeute de Montréal, des militaires tirent sur la foule, tuant une dizaine de personnes.

Émeute Gavazzi
(Musée McCord)

Alessandro Gavazzi

Alessandro Gavazzi (1809-1889) était un moine barnabite qui souhaitait que l'Italie s'unifie et se libère de la domination de l'Empire Autrichien . Suite à l'opposition du pape Pie IX aux révolutions de 1848 visant à unifier l'Italie, Gavazzi s'exile et devient un farouche opposant à la religion catholique.

Dans les années 1850, Gavazzi parcourt l'Europe et l'Amérique du Nord pour prononcer des conférences dans lesquelles il exprime, dans un anglais approximatif, tout le mal qu'il pense de la religion catholique. Gavazzi aime visiblement la provocation: lors de ces conférences, il continue de porter le costume des moines barnabites, même s'il n'en fait plus partie,  il s'amuse à mettre en doute la chasteté des religieuses catholiques, etc.

Alessandro Gavazzi
(Frank Leslie's Illustrated Newspaper, 18 décembre 1880)

En 1853, des journaux anglophones annoncent la visite de Gavazzi à Québec et à Montréal. Il  a l'intention d'y prononcer trois conférences: "The Popish System: its intolerance and Slavery",  "Ancient and modern inquisition" et "The present war of Rome against protestantism".

La population de Montréal et de Québec à cette époque peut être séparée en trois grandes catégories:

  • les francophones catholiques, qui se sont implantées à l'époque de la Nouvelle-France;
  • les anglophones protestants, qui constituent l'élite économique de la colonie depuis la conquête;
  • les irlandais anglophones, dont une bonne partie sont catholiques, qui ont récemment immigré suite aux famines en Irlande.

Annonce des conférences de Gavazzi à Montréal
(Montreal Herald and Daily Commercial Gazette 6 juin 1853)

Les conférences de Gavazzi s'adressent à un public anglophone protestant. Les irlandais catholiques sont outrés qu'on se permette d'insulter ouvertement leur religion et un certain nombre d'entre eux décident de tout mettre en oeuvre pour faire dérailler l'événement. Les francophones catholiques, de leur côté, ne prendront aucune part aux émeutes, peut-être en partie parce que les journaux francophones n'ont pas annoncé la tenu de ces conférences.

"Les Canadiens-français ont été, jusqu'au dernier homme, étrangers à toute cette affaire, ou, s'ils y ont pris une part quelconque, ça été dans un but de paix et de conciliation et pour être utiles à ceux qui sont chargés de protéger la vie et les droits des citoyens de Montréal!" (Le pays, 11 juin 1853)

 

L'émeute de Québec (lundi 6 juin 1853)

Quebec Mercury, 7 juin 1853

À Québec, Gavazzi donne une première conférence le 4 juin, à la chapelle Wesleyenne, ce qui ne génère aucun incident.  

Sa deuxième conférence a lieu dans la toute nouvelle église Chalmers sur la rue Saint-Ursule, dans la soirée du 6 juin 1853. Un certain nombre d'irlandais catholiques paient le prix d'entrée pour assister à la conférence (dans le but d'y faire du grabuge), alors que d'autres manifestent leur mécontentement à l'extérieur de l'église.

À un certain moment, Gavazzi déclare que les prêtres irlandais sont affiliés à la Société des Rubans. Un membre de l'auditoire s'écrit alors "C'est un mensonge!" et c'est le début de la bousculade. Pendant que des gens situés à l'extérieur lancent des pierres à travers les fenêtres de l'église, des membres de l'auditoire armés de bâtons grimpent sur la chaire pour battre Gavazzi, qui les repousse au moyen d'une chaise.

Les émeutiers parviennent à agripper Gavazzi par les pieds et à le projeter en bas de la chaire. L'armée arrive finalement et disperse la foule. Gavazzi s'en tire avec quelques ecchymoses. Paoli, son secrétaire personnel est blessé plus sérieusement, ayant été atteint à la tête par une pierre.

La troisième conférence n'aura pas lieu: Gavazzi quitte Québec à bord d'un bateau à vapeur en direction de Montréal.

"Il va sans dire que nous condamnons de la manière la plus formelle et la plus énergique possible l'attaque faite hier soir sur l'église presbytérienne. Nous regrettons que cette grave atteinte à la liberté, puisse dorénavant faire dire: Les citoyens de Québec ne son plus les amis de la liberté religieuse. D'un autre côté, nous convions tous indistinctement à ne pas exciter par des déclamations violentes la fibre religieuse si facile à remuer profondément. Les luttes religieuse ont eu partout de trop funestes conséquences." (Le Journal de Québec, 7 juin 1853)

En janvier 1854, 15 personnes subiront un procès, accusées d'avoir vandalisé l'église Chalmers. Ils seront tous acquittés.

En janvier 1855, l'épicier John Hearn sera condamné à payer une amende de 25 livres après avoir été trouvé coupable d'assaut sur Gavazzi. Cette sentence ne l'empêchera pas d'être élu conseiller municipal pour le quartier Champlain à Québec quelques semaines plus tard.


L'émeute de Montréal (jeudi 9 juin 1853)


La Minerve, 11 juin 1853

Lorsque que Gavazzi arrive à Montréal, la population montréalaise sait ce qui s'est produit à Québec quelques jours plus tôt. Ainsi, plusieurs citoyens protestants jugent plus prudent d'apporter une arme à feu pour assister à la conférence, au cas où ils auraient à se défendre.

De son côté, Charles Wilson,  le maire de Montréal (lui-même catholique), organise la sécurité. Il s'assure que plusieurs dizaines de policiers seront sur place pour éviter les débordements. De plus, il demande la collaboration de l'armée: un détachement du 26e régiments écossais se tiendra à sa disposition, pas très loin, au cas où leur intervention s'avérait nécessaire.


Charles Wilson, maire de Montréal de 1851 à 1854
(portrait réalisé par Théophile Hamel) 

La conférence d'Alessandro Gavazzi débute donc à 18h30 à l'église Zion, à proximité du "marché à foin" qui deviendra, quelques années plus tard,  le Square Victoria. 

Sans trop de surprise, des opposants à Gavazzi s'attroupent progressivement dans les environs de l'église. Quelques dizaines de policiers avec, à leur tête, les frères William et Charles Ermatinger, font de leur mieux pour les empêcher d'entrer à l'intérieur de l'église. Mais à mesure que des applaudissements se font entendre en provenance de l'église, la foule est de plus en plus en colère. Les policiers, qui ne sont armés que de bâtons, sont bombardés de pierres. Les deux frères Ermatinger, entre autres, sont blessés à la tête. Des émeutiers lancent des pierres sur l'église et tentent d'y pénétrer.

Quelques personnes sortent de l'église et tirent sur les émeutiers. L'un d'eux, James Walsh, est mortellement atteint.

Pris de panique, le maire Wilson court chercher les militaires qui, une fois sur les lieux, se placent en position de tir. Le maire prend la décision de lire l'acte d'émeute, à la suite de quoi plusieurs témoins l'entendent crier "Fire away, there is no time to be lost!" (Tirez, il n'y a pas de temps à perdre).

Et à la consternation de la plupart des personnes présentes, les militaires se mettent à tirer sur la foule. En plus de plusieurs blessés (dont certains devront être amputés), neuf personnes meurent sous les balles des militaires, à un moment où elles ne présentaient aucune menace. Il s'agit de James McCrae, Peter Gillespie, James Pollock, Daniel McGrath, William Benally, Crosby H. Clarke, James Hutchinson, Charles A. Adams et Thomas O'Neil.


La troupe tirant sur la foule
(Musée McCord)

Gavazzi retourne aux États-Unis, renonçant à prononcer les deux autres conférences initialement prévues à Montréal­.

L'enquête du coroner, qui débute le 11 juin, durera 24 jours. Le maire Wilson prétend qu'il n'a jamais donné l'ordre de tirer, qu'il s'agit d'une autre personne, située à proximité, qui a crié "Fire!". Les officiers militaires maintiennent que leurs soldats ont tiré sans qu'ils aient donné l'ordre de le faire, alors que des soldats prétendent qu'ils ont bien reconnu la voix de leur officier qui ordonnait de tirer! Des témoins ont identifié les tireurs qui ont abattu James Walsh à partir du parvis de l'église, mais d'autres témoins les ont innocentés. 

Environ la moitié des jurés blâmeront le maire Wilson pour avoir ordonné le tir alors que la situation  ne l'exigeait pas. L'autre moitié lui donnera le bénéfice du toute, considérant possible que l'ordre de tirer soit venu de quelqu'un d'autre.

La popularité du maire Wilson a beaucoup souffert suite à cet événement. Au début du mois d'août 1853, le portrait du maire qui était exposé à l'hôtel de ville a été vandalisé.


Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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