La catastrophe du Montreal Herald (1910)

Le 13 juin 1910, 32 personnes trouvent la mort lors de l'effondrement d'un réservoir d'eau qui se trouvait sur le toit de l'édifice abritant l'éditeur du quotidien "The Montreal Herald".


La Patrie, 13 juin 1910

Dans la matinée du lundi 13 juin 1910, les employés du Montreal Herald sont à pied d'oeuvre pour produire la prochaine édition de ce journal de langue anglaise fondé en 1811. Soudainement, un craquement assourdissant se fait entendre. Au cinquième étage, le mur central s'affaisse. Des employés qui y travaillent voient le plafond  s'éventrer: l'énorme réservoir d'eau de 12 000 gallons, pesant 60 tonnes, qui avait été installé sur le toit de l'édifice cinq ans auparavant, vient de s'effondrer, passant à travers le toit, puis à travers le plancher du cinquième étage, et continuant sa chute d'étage en étage jusqu'au rez-de-chaussée.


La Patrie, 14 juin 1910

De nombreux travailleurs meurent sur le coup, écrasés par le réservoir, alors que d'autres sont écrasés par les lourdes presses à imprimer qui suivent le réservoir dans sa chute. Les escaliers qui permettraient aux survivants de descendre aux étages inférieurs sont détruits. Quelques travailleurs parviennent à monter sur le toit , puis à atteindre le toit de l'édifice voisin: la Banque Impériale. Mais pour un grand nombre de personnes, les seules issues sont les fenêtres à la façade des édifices.

"Le réservoir venait de s'écrouler avec la partie sud du toit, un nuage de fumée enveloppait le carré Victoria et toutes les grandes bâtisses qui environnent le "Herald", dans les fenêtres de l'édifice du journal on apercevait, spectacle épouvantable, une trentaine de jeunes filles couvertes d'une poussière grise qui leur donnait un aspect blafard, les mains et la figure couvertes de sang. Elles voulaient se précipiter du troisième, du quatrième étage, mais des hommes, blessés et couvert de poussière, eux aussi, les retenaient. Ce fut une lutte affreuse et héroïque de quelques minutes. Les malheureuses criaient, gémissaient et se battaient pour sauter dans la rue." (La Patrie, 13 juin 1910)

Heureusement, les pompiers arrivent rapidement sur les lieux et font descendre les survivants des étages 4 et 5 au moyen de longues échelles. Les occupants des étages inférieurs, dans une totale obscurité causée la poussière, s'entraident pour s'extirper des débris. Certains d'entre eux sont évacués par les échelles des pompiers, d'autres utilisent les escaliers que des pompiers sont parvenu à dégager.


(The Standard, 25 juin 1910)

Mais les pompiers ne sont pas au bout de leurs peines: pendant qu'on fait descendre les survivants, on constate que l'édifice a pris feu.


Carte postale (Bibliothèque et Archives Nationales du Québec)

Les flammes sont éteintes vers midi. En fin d'après-midi, après avoir abattu des murs instables qui auraient risqué de s'écrouler sur les travailleurs, on entreprend de fouiller les décombres, à la recherche des cadavres. Les fouilles dureront une semaine, les derniers cadavres étant extirpés des décombres dans la journée du 21 juin.

(La Presse, 14 juin 1910)

Dans les heures suivant le désastre, un recensement des employés du Herald permet d'arriver à la conclusion que 32 d'entre eux manquent à l'appel, surtout des typographes et de jeunes relieuses.

À mesure qu'on récupère les corps des victimes, les familles des disparus défilent à la morgue afin d'identifier les dépouillent. Dans bien des cas, l'identification est faite au moyen de bijoux ou de restes de vêtements, car les cadavres sont mutilés ou carbonisés.

"Le dernier trouvé est celui d'un homme, mais il est tellement mutilé qu'il est impossible de l'identifier. Il n'a pas de tête, il n'a pas non plus de pieds. Il a été découvert le long du mur ouest au-dessous du premier plancher. Il avait plus de 10 pieds de briques, de machines, etc. sur lui, de sorte qu'il est une masse informe, horrible à voir." (La Presse, 14 juin 1910).

Les 32 victimes sont: Laura Amesse (21 ans), Juliette Beaudry (18 ans),  Clement Borremans,  May Butler (18 ans), Béatrice Campbell (17 ans),  John Cloutier,  Frank Consitt (30 ans),  John Cunningham (22 ans), George Gundy (73 ans),  Reginald Harris, Olive Hart (15 ans),  Frank Jansen (34 ans),  Isaac Jones (39 ans) ,  Gustave Lippé (45 ans), Irène Merriman (18 ans), Duncan J. Miller (37 ans), Campbell Morrison,  Ruben Morrison (25 ans), William Murphy,  May-Ann Murray (17 ans),  Isabella Philipps (19 ans), Étienne Pilon, Florence Pitcher (16 ans),  Pierre Quintal (48 ans), Charlotte Robinson (19 ans), Edmond Saucier, Rosie Stevenson (18 ans), Alphonse Therrien, René Titlejohn,  John Wade (38 ans),  Dorothy Ward (16 ans) et Jennie White (20 ans).

30 des 32 victimes de la catastrophe
(la plupart des photos proviennent de
La Presse du 14 juin 1910)

L'enquête du coroner McMahon débute le 15 juin. Après avoir vu défiler quelques experts qui assurent que l'installation et l'entretien du réservoir ont été faits en respectant toutes les normes en vigueur, le jury arrive à la conclusion que l'effondrement du réservoir n'est attribuable à aucune négligence criminelle. 

La Presse, 5 juillet 1910

Ce jugement s'attire les foudres du journal La Patrie:

"Une pareille catastrophe n'est pas le fait d'un cas fortuit ou d'un cas de force majeure. Est-elle le résultat d'un vice de construction, d'une surcharge des planchers, de la construction défectueuse du réservoir? Peu importe pour le moment, une seule chose est à constater, c'est que cet épouvantable accident ne serait pas arrivé sir les hommes responsables, quels qu'ils soient, avaient fait leur devoir ou simplement connu leur métier.

Le verdict du jury du coroner. La Patrie n'a aucune hésitation à le déclarer est contraire au commencement de preuve fait devant lui.

Aucun jury de coroner n'était qualifié pour faire une enquête sur une pareille affaire exigeant des expertises, des interrogatoires sévères. Le jury du coroner était peut-être dans l'impossibilité de faire peser la responsabilité de la catastrophe sur les épaules de X ou Z; mais il était en excellente position de déclarer si ce massacre était, oui ou non, résultante d'une négligence quelconque.

C'est tout ce qu'on lui demandait; c'est tout ce qu'il pouvait faire et qu'il n'a pas fait. Quant à son verdict: que le désastre n'est pas dû à une négligence criminelle, il n'a eu devant lui aucune explication, aucun témoignage pouvant le légitimer." (La Patrie, 6 juillet 1910)


Malgré cette tragédie, le Montreal Herald a continué d'être publié. En fait, le jour même du désastre, il a été publié à partir de locaux temporaires situés dans l'édifice de la Montreal Gazette. On pouvait lire, en première page: "Fire and water destroy Herald building: many killed or hurt".

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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Les émeutes Gavazzi à Montréal et à Québec (1853)

En juin 1853, des conférences anti-catholiques prononcées par l'italien Alessandro Gavazzi provoquent des émeutes à Québec et à Montréal. Pendant l'émeute de Montréal, des militaires tirent sur la foule, tuant une dizaine de personnes.

Émeute Gavazzi
(Musée McCord)

Alessandro Gavazzi

Alessandro Gavazzi (1809-1889) était un moine barnabite qui souhaitait que l'Italie s'unifie et se libère de la domination de l'Empire Autrichien . Suite à l'opposition du pape Pie IX aux révolutions de 1848 visant à unifier l'Italie, Gavazzi s'exile et devient un farouche opposant à la religion catholique.

Dans les années 1850, Gavazzi parcourt l'Europe et l'Amérique du Nord pour prononcer des conférences dans lesquelles il exprime, dans un anglais approximatif, tout le mal qu'il pense de la religion catholique. Gavazzi aime visiblement la provocation: lors de ces conférences, il continue de porter le costume des moines barnabites, même s'il n'en fait plus partie,  il s'amuse à mettre en doute la chasteté des religieuses catholiques, etc.

Alessandro Gavazzi
(Frank Leslie's Illustrated Newspaper, 18 décembre 1880)

En 1853, des journaux anglophones annoncent la visite de Gavazzi à Québec et à Montréal. Il  a l'intention d'y prononcer trois conférences: "The Popish System: its intolerance and Slavery",  "Ancient and modern inquisition" et "The present war of Rome against protestantism".

À cette époque, la population de Montréal et de Québec peut être séparée en trois grandes catégories:

  • les francophones catholiques, qui se sont implantées à l'époque de la Nouvelle-France;
  • les anglophones protestants, qui constituent l'élite économique de la colonie depuis la conquête;
  • les irlandais anglophones, dont une bonne partie sont catholiques, qui ont récemment immigré suite aux famines en Irlande.

Annonce des conférences de Gavazzi à Montréal
(Montreal Herald and Daily Commercial Gazette 6 juin 1853)

Les conférences de Gavazzi s'adressent à un public anglophone protestant. Les irlandais catholiques sont outrés qu'on se permette d'insulter ouvertement leur religion et un certain nombre d'entre eux décident de tout mettre en oeuvre pour faire dérailler l'événement. Les francophones catholiques, de leur côté, ne prendront pas part aux émeutes, peut-être en partie parce que les journaux francophones n'ont pas annoncé la tenu de ces conférences.

"Les Canadiens-français ont été, jusqu'au dernier homme, étrangers à toute cette affaire, ou, s'ils y ont pris une part quelconque, ça été dans un but de paix et de conciliation et pour être utiles à ceux qui sont chargés de protéger la vie et les droits des citoyens de Montréal!" (Le pays, 11 juin 1853)

 

L'émeute de Québec (lundi 6 juin 1853)

Quebec Mercury, 7 juin 1853

À Québec, Gavazzi donne une première conférence le 4 juin, à la chapelle Wesleyenne, ce qui ne génère aucun incident.  

Sa deuxième conférence a lieu dans la toute nouvelle église Chalmers sur la rue Saint-Ursule, dans la soirée du 6 juin 1853. Un certain nombre d'irlandais catholiques paient le prix d'entrée pour assister à la conférence (dans le but d'y faire du grabuge), alors que d'autres manifestent leur mécontentement à l'extérieur de l'église.

À un certain moment, Gavazzi déclare que les prêtres irlandais sont affiliés à la Société des Rubans. Un membre de l'auditoire s'écrit alors "C'est un mensonge!" et c'est le début de la bousculade. Pendant que des gens situés à l'extérieur lancent des pierres à travers les fenêtres de l'église, des membres de l'auditoire, armés de bâtons, grimpent sur la chaire pour battre Gavazzi, qui les repousse au moyen d'une chaise.

Les émeutiers parviennent à agripper Gavazzi par les pieds et à le projeter en bas de la chaire. L'armée arrive finalement et disperse la foule. Gavazzi s'en tire avec quelques ecchymoses. Paoli, son secrétaire personnel est blessé plus sérieusement, ayant été atteint à la tête par une pierre.

La troisième conférence n'aura pas lieu: Gavazzi quitte Québec à bord d'un bateau à vapeur en direction de Montréal.

"Il va sans dire que nous condamnons de la manière la plus formelle et la plus énergique possible l'attaque faite hier soir sur l'église presbytérienne. Nous regrettons que cette grave atteinte à la liberté, puisse dorénavant faire dire: Les citoyens de Québec ne son plus les amis de la liberté religieuse. D'un autre côté, nous convions tous indistinctement à ne pas exciter par des déclamations violentes la fibre religieuse si facile à remuer profondément. Les luttes religieuse ont eu partout de trop funestes conséquences." (Le Journal de Québec, 7 juin 1853)

En janvier 1854, 15 personnes subiront un procès, accusées d'avoir vandalisé l'église Chalmers. Ils seront tous acquittés.

En janvier 1855, l'épicier John Hearn sera condamné à payer une amende de 25 livres après avoir été trouvé coupable d'assaut sur Gavazzi. Cette sentence ne l'empêchera pas d'être élu conseiller municipal pour le quartier Champlain à Québec quelques semaines plus tard.


L'émeute de Montréal (jeudi 9 juin 1853)


La Minerve, 11 juin 1853

Lorsque que Gavazzi arrive à Montréal, la population montréalaise sait ce qui s'est produit à Québec quelques jours plus tôt. Ainsi, plusieurs citoyens protestants jugent plus prudent d'apporter une arme à feu pour assister à la conférence, au cas où ils auraient à se défendre.

De son côté, Charles Wilson,  le maire de Montréal (lui-même catholique), organise la sécurité. Il s'assure que plusieurs dizaines de policiers seront sur place pour éviter les débordements. De plus, il demande la collaboration de l'armée: un détachement du 26e régiments écossais se tiendra à sa disposition, pas très loin, au cas où leur intervention s'avérait nécessaire.


Charles Wilson, maire de Montréal de 1851 à 1854
(portrait réalisé par Théophile Hamel) 

La conférence d'Alessandro Gavazzi débute donc à 18h30 à l'église Zion, à proximité du "marché à foin" qui deviendra, quelques années plus tard,  le Square Victoria. 

Sans trop de surprise, des opposants à Gavazzi s'attroupent progressivement dans les environs de l'église. Quelques dizaines de policiers avec, à leur tête, les frères William et Charles Ermatinger, font de leur mieux pour les empêcher d'entrer à l'intérieur de l'église. Mais à mesure que des applaudissements se font entendre en provenance de l'église, la foule est de plus en plus en colère. Les policiers, qui ne sont armés que de bâtons, sont bombardés de pierres. Les deux frères Ermatinger, entre autres, sont blessés à la tête. Des émeutiers lancent des pierres sur l'église et tentent d'y pénétrer.

Quelques personnes sortent de l'église et tirent sur les émeutiers. L'un d'eux, James Walsh, est mortellement atteint.

Pris de panique, le maire Wilson court chercher les militaires qui, une fois sur les lieux, se placent en position de tir. Le maire prend la décision de lire l'acte d'émeute, à la suite de quoi plusieurs témoins l'entendent crier "Fire away, there is no time to be lost!" (Tirez, il n'y a pas de temps à perdre).

Et à la consternation de la plupart des personnes présentes, les militaires se mettent à tirer sur la foule. En plus de plusieurs blessés (dont certains devront être amputés), neuf personnes meurent sous les balles des militaires, à un moment où elles ne présentaient aucune menace. Il s'agit de James McCrae, Peter Gillespie, James Pollock, Daniel McGrath, William Benally, Crosby H. Clarke, James Hutchinson, Charles A. Adams et Thomas O'Neil.


La troupe tirant sur la foule
(Musée McCord)

Gavazzi retourne aux États-Unis, renonçant à prononcer les deux autres conférences initialement prévues à Montréal­.

L'enquête du coroner, qui débute le 11 juin, durera 24 jours. Le maire Wilson prétend qu'il n'a jamais donné l'ordre de tirer, qu'il s'agit d'une autre personne, située à proximité, qui a crié "Fire!". Les officiers militaires maintiennent que leurs soldats ont tiré sans qu'ils aient donné l'ordre de le faire, alors que des soldats prétendent qu'ils ont bien reconnu la voix de leur officier qui ordonnait de tirer! Des témoins ont identifié les tireurs qui ont abattu James Walsh à partir du parvis de l'église, mais d'autres témoins les ont innocentés. 

Environ la moitié des jurés blâmeront le maire Wilson pour avoir ordonné le tir alors que la situation  ne l'exigeait pas. L'autre moitié lui donnera le bénéfice du toute, considérant possible que l'ordre de tirer soit venu de quelqu'un d'autre.

La popularité du maire Wilson a beaucoup souffert suite à cet événement. Au début du mois d'août 1853, le portrait du maire qui était exposé à l'hôtel de ville a été vandalisé.


Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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