Jack Laviolette étoile du hockey, de la crosse, de la course automobile, etc.

Au début du 20e siècle, Jack Laviolette était un des sportifs les plus populaires de Montréal. On se souvient surtout de lui comme membre des Canadiens de Montréal pendant les 9 premières saison de l'équipe, mais il s'est également illustré à la crosse, à la course automobile et à la course en motocyclette ... jusqu'à ce qu'un accident le prive d'un de ses pieds.

Jack Laviolette
(Bibliothèque et Archives Canada)
 

Né à Belleville, en Ontario en 1879, il s'est toujours fait appeler Jack même si son véritable prénom était Jean-Baptiste. Il a appris à patiner très tôt grâce à de rudimentaires patins en bois que son père avait fabriqués.

Alors qu'il a environ 12 ans, sa famille déménage à Valleyfield, où il fait la connaissance de Didier Pitre, qui sera pendant de nombreuses années son coéquipier au hockey et à la crosse.

Jack Laviolette et Didier Pitre
(Bibliothèque et Archives Canada)

Débuts à Montréal (1902-1904)

Arrivé à Montréal pour y gagner sa vie, on sait qu'il a joué pour une équipe de la ligue de hockey de la cité de Montréal pendant la saison 1902-1903.

Les premières mentions de Jack Laviolette dans les journaux québécois datent toutefois de l'été 1903, alors qu'il est membre de l'équipe de crosse du National de Montréal, à la position "attaque intérieure". À cette époque, la crosse est un sport extrêmement populaire, qui attire des foules de quelques milliers de spectateurs.

Jack Laviolette dans l'uniforme du National
(Bibliothèque et Archives Canada)

 "Jack est solide, rapide à la course et très audacieux. C'est une bonne recrue." (Le Journal, 4 juin 1903)

"Le National était privé des services de l'un de ses bons joueurs, Jack Laviolette, que ses occupations empêchaient de jouer. Son absence fut vivement ressentie, et l'on peut supposer que s'il eut été à son poste, le résultat aurait été différent." (La Presse, 21 septembre 1903)

Pendant l'hiver 1903-1904, Jack Laviolette fait toujours partie du National mais, cette fois, à titre de joueur de hockey. Jouant à l'aile gauche,  il marque 8 buts dans une courte saison de 6 parties.  

Hockey aux États-Unis (1904-1907) 

Au début du mois de mars 1904, le club de hockey du National est invité à jouer quelques parties à Sault-Sainte-Marie (il s'agit de Sault Sainte-Marie au Mishigan, et non de Sault-Sainte-Marie en Ontario), et Jack Laviolette ne passe pas inaperçu:

"Les journaux locaux ne cessent de louanger les visiteurs. Pour eux, Laviolette et Prévost sont les plus habiles homme à manier le bâton qu'ils aient jamais vus. Le National a joué un jeu sans reproche, ce que ne peut pas dire le club local." (Le journal, 8 mars 1904)

Cet intérêt des américains envers Laviolette n'est pas anodin: on inaugure à Sault Sainte-Marie une équipe professionnelle de hockey: les Mishigan Soo Indians, qui feront partie de la toute nouvelle International Professional Hockey League. Après avoir joué une deuxième saison avec l'équipe de crosse du National à l'été 1904, Laviolette prend la direction de Sault-Sainte-Marie. 

Jack Laviolette et Didier Pitre en 1908
(Bibliothèque et Archives Canada)

"Jack Laviolette, qui a figuré l'été dernier sur l'équipe du club de crosse Le National et l'hiver dernier sur celle du club de hockey de la même association, partira ce soir pour le Sault Ste-Marie, où il jouera cette saison. C'est là une perte sérieuse, car Jack est un joueur habile et était l'un des favoris du public." (La Presse, 5 décembre 1904)

En compagnie de Didier Pitre, Laviolette joue au hockey pour les Soo Indians pendant trois saisons consécutives, de 1904 à 1907.

"Si je dois exprimer mon avis sur le meilleur joueur complet de la ligue Internationale de hockey, je suis forcé de décerner la palme à Jack Laviolette, du club Michigan Soo. Le seul fait qu'il a rempli trois positions différentes sur cette équipe, au cours d'une même saison, serait un argument suffisant pour lui mériter le titre de meilleur athlète complet que le hockey ait produit. S'il faut rappeler qu'il a brillé dans les trois positions qu'il a remplies, sur l'alignement du Soo, avec un égal succès, qu'il est l'un des plus rapides patineurs, l'un des plus habiles manipulateurs de la rondelle, l'un des plus rudes artisans sur la glace et probablement le plus endurant des athlètes, dans la ligue Internationale, il est clair qu'il paraisse bien qualifié au titre qu'on lui décerne." (Frank Cleveland, cité dans La Partie du 19 janvier 1936)

Même s'il se dit disposé à réintégrer les rangs du club de crosse du National à l'été 1905, les autorités lui refusent ce privilège puisque, ayant été payé pour jouer au hockey pendant l'hiver, il a perdu son titre d'athlète amateur. Cette restriction est levée pour l'été 1906 mais, cette fois, c'est Laviolette qui refuse l'offre du National.

Retour à Montréal...mais avec le Shamrock (1907-1909)

Laviolette ne revient donc à Montréal qu'au printemps 1907, mais de façon permanente, cette fois. Devenu propriétaire d'un bar à Saint-Henri, il ne quittera plus la métropole.

"Jack Laviolette, le célèbre joueur de crosse et de hockey, que les États-Unis nous avaient enlevé, est revenu ce matin à Montréal, après une absence de trois ans. Laviolette jouera cet été pour le National. Il occupera la position d'inside home. Le héros de tant de joutes mémorables est parfaitement en forme, et sera une précieuse acquisition pour notre club. Il est pratiquement certain qu'il ne retournera pas aux États-Unis l'automne prochain, car le National aura une puissante équipe de hockey, et se propose même de se faire construire un patinoir. " (La Presse, 24 avril 1907)

 

Jack Laviolette (La Presse, 30 décembre 1907)

À cette époque, les équipes montréalaises sont divisées par ethnies:  le National est exclusivement formé de joueurs canadiens-français, les irlandais jouent pour le Shamrock, et les anglais jouent pour le Montréal ou pour le Wanderer. Mais Jack Laviolette bouscule l'ordre établi, n'hésitant pas à offrir ses services à l'équipe qui lui offre les meilleures conditions de travail.

Ainsi, après avoir fait bonne figure dans l'équipe de crosse du National pendant l'été 1907, Laviolette cause la surprise en se joignant au Shamrock, l'équipe de hockey des irlandais, pour la saison de hockey 1907-1908. Encore une fois, son ami d'enfance Didier Pitre le suit dans cette aventure. Laviolette jouera deux saisons consécutives pour le Shamrock, à titre de défenseur.

"Les deux célèbres joueurs canadiens-français, Laviolette et Pitre, portaient avant-hier l'uniforme des Shamrocks. Pitre ne resta que très peu de temps sur la glace, étant blessé à la main, mais Laviolette joua une grande partie, et fut l'étoile de la soirée. Il figurait sur la défense, mais il prêta constamment main forte à la division d'attaque et fit de brillantes courses. Il arrêta en outre une foule d'élans du Montréal. Il était le plus rapide patineur dans l'arène, et comme il est extrêmement audacieux, et manie le bâton avec une rare adresse, il provoqua l'enthousiasme et l'admiration de la foules." (La Presse, 30 décembre 1907)

À la crosse, on peut remarquer la même absence de fidélité envers le National, puisque Laviolette signe un contrat avec le club Montréal (un club anglophone) en août 1909. Mais jouera à nouveau à la crosse dans les rangs du National en 1910 et en 1911.

Les Canadiens de Montréal (1909-1918)

En décembre 1909, une nouvelle ligue de hockey est créée: la National Hockey Association, et Laviolette est chargé d'enrôler des joueurs francophone afin de former une nouvelle équipe: les Canadiens! Au départ, Laviolette cumule temporairement les fonctions de joueur, entraîneur et gérant de l'équipe. Il parvient à engager les meilleurs joueurs du National comme Didier Pitre et Édouard "Newsy" Lalonde".

La Presse, 6 décembre 1909
 

Les premières saisons des Canadiens de Montréal sont assez difficiles. Lors de la saison inaugurale de 1909-1910, l'équipe arrive au septième et dernier rang de la ligue, avec 2 victoires et 7 défaites. L'équipe occupera également le dernier rang de la ligue lors des saisons 1911-1912 et 1914-1915.

Avec le Canadien, Jack Laviolette ne remporte la coupe Stanley qu'une seule fois, à la fin de la saison 1915-1916 (malgré un début de saison catastrophique). L'équipe sera également finaliste à deux occasions.

Caricature de Jack Laviolette
(La Presse, 28 décembre 1911)

Lors des premières saisons du Canadien, Laviolette est défenseur. Mais dans les dernières saisons, il joue à l'aile. Contrairement à Pitre et Lalonde, il n'était pas un marqueur particulièrement prolifique. Par contre il était reconnu comme un patineur extrêmement rapide, qui avait le sens du spectacle! 

Ce n'est pas un être humain que l'on voyait sur la glace, c'était un coup de vent, un cyclone, un bolide, qui traversait la patinoire et en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, Jack était rendu d'un bout à l'autre du rond et revenait à son poste. Sauter par-dessus un adversaire, qui était étendu sur la glace, était pour lui un bien petit obstacle et Jack jouait toujours avec une tuque, qui était cependant plus souvent sur la glace que sur sa tête, vu la vitesse à laquelle il filait. (La Patrie, 29 mars 1928)

La Patrie, 26 décembre 1912

Laviolette est certainement l'un des meilleurs joueurs de hockey de l'heure présente. Il passe pour être le plus rapide équipier de la National Hockey Association. Bien qu'on ait souvent dit que ses courses sensationnelles et ses tours d'acrobatie sur la glace étaient faits dans le but d'exciter la galerie, l'assertion est fausse car, il n'est pas un joueur qui déploie plus de sincérité et d'ardeur au jeu que Jack. On doit se rappeler qu'en mille et une occasions, Laviolette a fait preuve d'un courage surhumain pour jouer dans des conditions intenables. Que de fois n'a-t-il pas embarqué sur la glace malade ou estropié! Joueur de coeur et d'une témérité excessive, Jack est devenu l'idole des Canadiens-français qui déploreraient beaucoup de ne pas le voir sur l'équipe du Bleu-Blanc-Rouge, cet hiver.  (Le Droit, 6 décembre 1916)

Pendant toute sa carrière sportive, Laviolette s'assurera d'obtenir le meilleur salaire possible pour ses services. Chaque année, en décembre, il est souvent le dernier joueur du Canadien à signer son contrat, laissant entendre qu'il pourrait bien jouer ailleurs, ou s'adonner à des occupations plus lucratives.

 

Le Droit, 6 décembre 1916

Courses d'automobiles et de motocyclettes (1913-1919)

À partir de l'automne 1913, Jack Laviolette délaisse la crosse et devient pilote de course automobile, et pilote de motocyclettes de course. La plupart de ses courses on lieu le dimanche au Parc Delorimier. 

Jack Laviolette et sa Mercer (La Patrie, 18 juin 1915)

 

Laviolette est considéré comme un pilote habile, mais extrêmement téméraire. Les accidents ne sont pas rares. Dès sa première course publique, le 5 octobre 1913, il est forcé d'abandonner après que son bolide ait foncé dans la palissade.

 

La Presse, 6 octobre 1913

Jack Laviolette et Sprague Cleghorn, deux étoiles montréalaises du hockey, sont devenus des amateurs enragés de la motocyclette. Laviolette a fait une mauvaise chute, dimanche dernier, au Parc Delorimier. Mais quiconque l'a déjà vu jouer dans une partie de hockey, sauter une vingtaine de pieds au loin et retomber presque la tête sur la glace, peut très bien imaginer que ce fut presqu'un amusement pour l'ami Jack. (Le Droit, 14 juillet 1914) 

 

Jack Laviolette à moto (L'autorité, 28 août 1915)

"(...) Laviolette n'a échappé à la mort comme par miracle. Après avoir dépassé Tuft au premier tour de leur course, sa voiture dérapa, et l'auto de Tuft la prenant du flanc la fit culbuter. Jack se trouva sous sa machine, mais ne fut pas écrasé heureusement. On le releva, mais il n'avait aucun membre de brisé. Il avait seulement reçu un rude choc. Il prit part à plusieurs épreuves dans la suite. Son auto avait toutefois été mis hors de combat." (La Patrie, 21 septembre 1914)

"Un accident, arrivé à Jack Laviolette, hier, dans la première course en motocyclettes, au parc De Lorimier, a été cause qu'il n'a pu terminer l'épreuve, bien qu'il fût en avant de tous ses concurrents. Un obstacle quelconque, qui se trouvait sur la piste, fit capoter sa machine et Jack se blessa tellement en tombant qu'il ne put continuer sa course."  (Le Devoir 24 septembre 1917)


Accidents routiers (1915 et 1918) 

Téméraire, Laviolette semble l'être aussi lorsqu'il conduit un véhicule dans les rues de Montréal, puisqu'on peut lui attribuer deux accidents avec blessé grave à trois ans d'intervalle, sur la même rue!

En mars 1915, à l'intersection des rues Bourget et Notre-Dame, l'automobile conduite par Laviolette heurte trois piétons. Le plus gravement blessé est le jeune Raoul Doré, qui venait de descendre du tramway. Il a été nécessaire de soulever l'auto pour le dégager, et il souffrait de blessures aux bras, aux jambes et à la tête.

Un autre piéton victime de cet accident, Z. Lalonde, a poursuivi Laviolette en justice, lui réclamant la somme de $150 en dommages et intérêt. Il a finalement obtenu $75 dollars en mai 1916.

La Patrie, 1er avril 1915
 

Le 1er mai 1918, toujours sur la rue Notre-Dame à Montréal, l'automobile conduite par Laviolette heurte un poteau de fer de la compagnie des tramways. Le pied droit de Laviolette est écrasé sous une pédale et doit ensuite être amputé, ce qui met fin à sa carrière de hockeyeur.

Le Devoir, 4 mai 1918

"On ne verra plus Jack Laviolette en uniforme du Canadien; on ne verra plus ce gars rapide, élégant qui jetait la terreur dans le camp ennemi et dont les exploits soulevaient l'enthousiasme des sportsmen. Non, messieurs, Laviolette a vécu comme athlète; à la suite de l'accident d'auto dont nous parlions avant-hier, il lui a fallu se faire amputer un pied. Le passage de ce gladiateur enlève de notre domaine du sport la figure la plus pittoresque et la plus sympathique qu'il soit possible d'imaginer." (Le Droit, 4 mai 1918)

 

Quelques faits divers

  • En juin 1908, Jack Laviolette, son frère Billy et le lutteur Émile Dubois sauvent quatre familles victimes d'un incendie à Saint-Henri.
La Patrie, 12 juin 1908
 

  • En février 1910, l'homme d'affaire Hubert Raymond, ruiné, quitte précipitamment le pays afin de fuir ses créanciers. Il doit $35 000 à l'hôtelier Jack Laviolette.
  • En novembre 1915, Laviolette est accusé pour coups et blessures sur la personne de Raoul Ledoux, un organisateur de courses automobiles. Lors d'une dispute, Laviolette lui a asséné un violent coup de poing qui lui a cassé le nez. Le juge Saint-Cyr condamne Laviolette à une amende... de $2. (Par comparaison, quatre mois plus tard Laviolette devra payer $15 d'amende pour avoir lancé son bâton pendant un match de hockey!).
  • En septembre 1923, un frère de Jack, Henri Laviolette, 47 ans, est abattu par Walter Muir, un américain en état d'hébrété. Pour ce crime, Muir est pendu le 17 juillet 1924 à Valleyfield.

 

Décès (1960)

Qui l'eût cru: notre téméraire casse-cou allait finalement survivre jusqu'à l'âge de 80 ans. Il décède le 10 janvier 1960, une semaine avant la cérémonie organisée au Forum pour inaugurer le 50e anniversaire de la toute première partie du Canadien de Montréal.

La Presse, 11 janvier 1960

"Jack Laviolette considéré jusqu'à l'arrivée du regretté Howie Morenz comme le joueur le plus rapide à avoir évolué dans la Ligue Nationale de hockey est mort dans la nuit de samedi à dimanche, chez lui à Montréal. Il a été trouvé mort par des parents venus le visiter. Il a apparemment succombé à une crise cardiaque." (La Presse, 11 janvier 1960)

 

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Effondrement du pont de la chute Montmorency (1856)

Située sur la rive nord du fleuve Saint-Laurent, vis-à-vis l'extrémité ouest de l'Île d'Orléans, la chute Montmorency est la plus haute chute d'eau au Québec (83 mètres de hauteur). 

Le 30 avril 1856, le tout nouveau pont construit au-dessus de la chute s'est effondré, provoquant la mort de trois personnes. 

 

Chute Montmorency vers 1820 (Source: BAnQ)

Le Journal de Québec du 17 juillet 1852 avait annoncé la construction prochaine de ce nouveau pont au-dessus des chutes Montmorency. Cette nouvelle construction allait remplacer l'ancien pont, construit en 1812, qu'on jugeait dangereux car situé entre deux pentes, dont l'une était très escarpée.

 "Cependant, il ne se sont pas contenté de l'utilité proprement dite, et en hommes de progrès ils ont résolu de faire du pont de Montmorency un objet d'attraction pour les voyageurs, leur offrant ainsi à admirer à la fois deux merveilles, l'une de la nature et l'autre de l'art; ils ont pris la détermination de faire un pont suspendu. Mais, pour que ce pont soit réellement une merveille, il faut qu'il soit le plus près possible de l'abîme, et que de la première on puisse contempler avec étonnement, la seconde, la merveille de Dieu; et pour arriver là, M. Keefer, l'ingénieur en chef du département des travaux publics, et M. Rubidge du même département, ont été appelés, avec le consentement du gouvernement, à examiner et mesurer le terrain et à évaluer le travail à faire. Nous avons vu le plan du pont par M. Rubidge lequel pont devra avoir une longueur d'au plus 380 pieds, et sera placé presque perpendiculairement sur l'angle de la chute, à environ six pieds au-dessus du lit de la rivière. De sorte que de ce pont l'on pourra voir l'eau s'échappant du sommet même du rocher, et arrivant au fond du gouffre. Le spectacle sera sublime."  (Le Journal de Québec, 17 juillet 1852)

 

Chute Montmorency, par L.P. Vallée vers 1870
Source: BAnQ
  

La construction du pont débute en septembre 1854, et s'échelonne sur un peu plus d'un an. Le Journal de Québec du 11 mars 1856 décrit les derniers préparatifs avant son ouverture à la circulation:

Vendredi dernier, on a procédé à l'épreuve de solidité du pont suspendu sur la rivière Montmorency, construit sous les auspices de la commission des chemins à barrières. Cette épreuve s'est faite au moyen d 'une surcharge de vingt-cinq toises de pierres, que l'on estime répondre au poids de 50 tonneaux. Le transport de ces pierres s'est opéré à l'aide de bêtes de somme circulant librement par les deux avenues du pont.

Le résultat d'une telle expérience qui a satisfait si pleinement les personnes officiellement appelées à la contrôler, et qui s'est faite d'ailleurs en présence d'un public nombreux, ne manquera point d'inspirer toute confiance à ceux qui gardaient quelques derniers doutes sur le succès d'une entreprise aussi hardie.

On s'occupe en ce moment d'établir des deux côtés du ponts, les garde-fous qui doivent en protéger la libre circulation contre toute espèce de danger; ils auront une hauteur de quatre pieds, et seront conditionnés de manière à correspondre à la solidité de l'ouvrage tout entier.

On fixe au premier avril, l'époque où le pont suspendu sera livré à la circulation du public.

Il faut bien le reconnaître, la conception de l'exécution de ce magnifique pont sur la chute Montmorency est un acte de vraie hardiesse.

Mais il est de la nature de ces travaux qui participent d'une double pensée d'utilité et d'art, en même temps qu'ils donnent lumière et puissance à l'un des plus imposants et des plus pittoresques tableaux de la nature. (Le Journal de Québec, 11 mars 1856)

Le désastre survient le matin du 30 avril 1856,  au moment où trois résidents de l'Ange-Gardien se trouvent sur le pont: le jeune Louis Vézina, 15 ans, circule à pied, portant deux miches de pain. Le cultivateur Ignace Côté marche en tenant la bride de son cheval, qui est attelé à une charrette. Il est suivi de son épouse, Angélique Drouin. La scène a été décrite par Louis Cloutier, un cultivateur de Château-Richer, qui était lui-même sur le point d'emprunter le pont avec son cheval. Lui et quelques autres témoins ont vu le pont s'écrouler soudainement, dans un fracas assourdissant. Les énormes chaînes qui retenaient le pont venaient de casser.

Les trois personnes qui se trouvaient sur le pont ont péri; leurs cadavres n'ont jamais été retrouvés. 
 
Seuls vestiges du pont: des piliers de bétons, deux à chaque extrémité, subsistèrent (voir la photo ci-dessous). 
 
(L'ingénieur, septembre 1957)

 
Certains journaux (Le Canadien et Le Journal de Québec), ont déploré que les autorités aient encouragé la population à circuler sur le pont, alors qu'ils avaient été mis au courant de certaines anomalies qui permettaient de mettre en doute sa solidité.

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Agnès Vautier, hockeyeuse étoile (1915-1919)

De 1915 à 1919, Agnès Vautier, capitaine du Western de Montréal, est sans contredit la meilleure joueuse de hockey montréalaise.

La Presse, 2 décembre 1915

Au début du mois de décembre 1915, on annonce la création de la "Eastern Ladies Hockey League": il s'agit d'une ligue de hockey entièrement féminine, composée de quatre équipes, toutes situées à Montréal: le Western, le North End Stanley, le Maisonneuve Stanley et le Telegraph.

"La ligue a pour but de donner aux jeunes filles un amusement sain et en même temps leur procurer un moyen de continuer leurs exercices physiques en apprenant à bien patiner. Elles propageront ainsi parmi la jeunesse l'amour du patin." (La presse, 2 décembre 1915)

(Mettons-nous un peu dans le contexte: en 1915, la Première Guerre Mondiale fait rage, le conservateur Robert Borden est premier ministre du Canada, les principales vedettes du Canadien de Montréal se nomment Édouard "Newsy" Lalonde et George Vézina, et la LNH n'existe pas encore. Les femmes canadiennes n'ont pas encore le droit de voter aux élections fédérales, ni celui de participer aux Jeux Olympiques.)

Chaque lundi soir, de la mi-décembre 1915 jusqu'à la mi-février 1916, deux parties de la ligue de hockey des dames sont présentées à la patinoire Jubilé, à Montréal, devant quelques centaines de spectateurs.

Dès le départ, une joueuse se révèle particulièrement talentueuse: Agnès Vautier, capitaine du Western. Lors de la saison inaugurale, le Western ne perd aucun match régulier de la ligue (9 victoires, 1 match nul), et Agnès Vautier compte à elle seule la moitié des buts marqués par son équipe. Les joueuses du Western remportent donc le championnat de la saison 1915-16.

Agnès Vautier
(La Patrie, 26  avril 1919)

Les journaux de l'époque ne donnent aucune information sur la vie personnelle des joueuses de la ligue. Selon le document Place aux Femmes publié par la Ville de Montréal, Agnès Vautier serait née en 1896. 

Le Western remporte encore une fois le championnat de la ligue pour la deuxièmes saison, qui s'amorce le 19 décembre 1916. La ligue se nomme désormais "Montreal Ladies Hockey League". Les quatre clubs qui la composent sont maintenant le Western, le Social, le Stanley et le Telegraph.

D'autres joueuses du Western: May Doloro, Daisy Arnold
Lily Scanlan et Ethel Chapman 

Encore une fois, le Western réalise l'exploit de ne perdre aucun match régulier de la ligue montréalaise (8 victoires, 1 défaite) mais, cette fois-ci, Agnès Vautier compte près des trois quarts des buts de son équipe! À deux occasions, le 22 janvier 1917 et le 26 février 1917 elle compte la totalité des buts de son équipe dans une victoire de 5 à 0!

La Presse, 23 janvier 1917


Le Devoir, 27 février 1917


Le Western de Montréal, équipe championne de la saison 1916-17
La Presse, 14 mars 1917

Trop forte pour la ligue montréalaise, Agnès Vautier? On dirait bien! Par contre, elle trouve chaussure à son pied lorsque le Western de Montréal est appelé à affronter deux formidables équipes ontariennes: le Victoria de Cornwall, et les Alerts d'Ottawa.

L'équipe de Cornwall est menée par la prodigieuse Albertine Lapensée, qui a été carrément imbattable pendant la totalité de sa courte carrière de hockeyeuse, qui a duré environ un an.  Je vous conseille vivement la lecture de ce passionnant récit numérique de Radio-Canada qui élucide les raisons de ses exploits et de sa soudaine et mystérieuse disparition, au printemps 1917.

Agnès Vautier et Albertine Lapensée
La Presse, 1er février 1917

À titre de meilleure équipe féminine de hockey de Montréal de la saison 1916-17, le Western affronte Ottawa et Cornwall à quelques reprises dans le cadre de la "ligue des trois villes", avec bien peu de succès.

La Presse, 17 février 1917

Lors de la 3e saison (1917-18), la ligue féminine de hockey subit une radicale transformation, puisqu'elle ne comporte plus que 3 équipes: le Western de Montréal, le Maisonneuve de Montréal et les Alerts d'Ottawa.

Le Devoir, 9 janvier 1918

Les comptes-rendus du premier match de la saison, le 8 janvier 1918 font état d'un certain nombre de bagarres entre les joueuses du Western et celles du Maisonneuve.

"La rencontre a toutefois été marquée par deux ou trois joutes de boxe qui ont mis une excitation intense parmi les spectateurs et ont épicé le spectacle. Ces demoiselles ont démontré qu'elles peuvent au besoin de servir de leurs poings. " (Le Canada, 9 janvier 1918)

Les parties opposant le Western aux Alerts d'Ottawa sont souvent chaudement disputées, mais c'est généralement Ottawa qui a le dessus.

"La joute fut assez rude. Mlle Hagan fut l'étoile de la soirée. Nous conseillerions à ces demoiselles d'aller tricoter plutôt que de se mêler de choses qui sont aussi convenables qu'une danse de Salomé dans un couvent." (Le Droit, 12 janvier 1918)

Toujours mené par Agnès Vautier, le Western jouera quelques autres parties en janvier et février 1919, mais depuis le retrait d'Albertine Lapensée, les journaux y accordent assez peu d'attention. L'incendie de la patinoire Jubilé en avril 1919 semble sonner le glas de ce chapitre du hockey professionnel féminin à Montréal.

Le Canada, 24 avril 1919

En juin 1921, Agnès Vautier a épousé Albert Farmer, qui avait été assistant gérant du Western. Albert Farmer est décédé de troubles cardiaques le 17 septembre 1927. 

Albert Farmer, La Patrie du 19 septembre 1927

Je ne trouve rien dans les archives des journaux concernant Agnès Vautier après la mort de son époux. Selon le document Place aux Femmes publié par la Ville de Montréal, elle est décédée en 1976 à Châteauguay.

Agnès Vautier
(La Patrie, 22 janvier 1919)


P.S.: Francophone, Agnès Vautier?...Pas si sûr.

Dans quelques publications récentes, Agnès Vautier est présentée comme une francophone. Je n'ai rien trouvé dans les journaux de l'époque qui confirme que c'était le cas. Au contraire: dans le recensement fédéral de 1921, on retrouve une Agnes Marie Vautier âgée de 20 ans, fille de Philip et Marie Vautier. D'après ce document, Agnès s'exprimait en anglais. L'adresse indiquée dans ce recensement concorde parfaitement avec celle qui figure dans un entrefilet du Journal La Patrie du 10 avril 1918, ce qui me permet de croire qu'il s'agit de la bonne personne.


Recensement de 1921


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Le scandale des péagers du pont Jacques-Cartier (1959)

Au début de l'automne 1959, un nouveau système de péage entièrement automatique est mis en place à l'entrée du pont Jacques-Cartier, à Montréal, entraînant une spectaculaire augmentation des montants d'argent récoltés quotidiennement. Dans les mois qui suivent, 26 ex-péagers sont poursuivis en justice.


Dimanche-Matin, 6 septembre 1959

Il y avait toujours eu des péages à l'entrée du pont Jacques-Cartier, depuis son inauguration en 1930. Des péagers étaient responsables de percevoir les paiements, qui dépendaient du type de véhicule et du nombre de passagers à bord. À partir de 1958, on annonce la mise en place de 18 postes de péage entièrement automatiques à l'extrémité sud du pont.  Les responsables prévoient que le nouveau système rendra la circulation plus fluide.

Maquette montrant les nouveaux postes de péage automatique
La Presse, 19 mars 1959

Ce nouveau système de perception automatique est inauguré le 6 septembre 1959.

"Un conseil à tous: prenez soins de lancer vos jetons ou vos 25 cents avec justesse, car les règlements stipulent que ceux à qui il arrivera de ne pas viser comme il faut, devront sortir de leur véhicule, ramasser la pièce mal lancée, puis la déposer au bon endroit." (Dimanche-Matin, 6 septembre 1959)

Inauguration du nouveau poste à péage du pont Jacques-Cartier par le ministre William Hamilton
(La Presse, 8 septembre 1959)


La Presse, 24 novembre 1959

À la fin du mois de novembre 1959, le ministre des transports George Hees rend publiques des données préoccupantes: au mois de septembre 1959, les droits de péage ont atteint un total de 254 192 $, comparativement à un montant de 190 312 $ en septembre 1958, soit une augmentation de 33%. En octobre 1959, les recettes ont été de 284 548 $ comparativement à 190 338 $ en octobre 1958... une augmentation de 50%!. Comment expliquer de telles augmentations? Les percepteurs qui ont été remplacés par les machines gardaient-ils pour eux-même une part substantielle de l'argent qu'ils récoltaient? 

Postes de péage du pont Jacques-Cartier
La Presse, 25 novembre 1959

Deux enquêtes sont déclenchées: une enquête menée de la Gendarmerie Royale du Canada, et une autre menée par le comité des communes sur les chemins de fer. Certains témoignages devant le comité des communes indiquent qu'on se doutait depuis des années que quelque chose ne tournait pas rond au Pont Jacques Cartier. Certains percepteurs semblaient mener un train de vie beaucoup plus luxueux que ce qu'ils auraient dû pouvoir se payer avec leur salaire: un d'entre eux était propriétaire d'un avion privé, alors que deux autres possédaient un luxueux chalet de chasse dans les Laurentides.


Le Devoir, 6 avril 1960

Dans son rapport publié en juillet 1960, le comité parlementaire des chemins de fer fait état de nombreuses irrégularités dans la perception des péage, mais il est incapable de démontrer qu'il y a eu une véritable fraude.

Le Devoir, 13 juillet 1960

L'enquête de la GRC parviendra à démontrer, témoignages à l'appui, que de nombreux péagers laissaient passer des camionneurs à prix réduit, sans toutefois parvenir à démontrer hors de tout doute qu'ils en ont personnellement tiré des bénéfices.

Six anciens péagers sont d'abord accusés de vol et d'abus de confiance, en avril 1960. Mais ils sont acquittés car le juge considère que les accusations ne sont pas appropriées compte tenu des preuves présentées.

À la fin du mois de mai, des mandats d'arrêt sont émis contre 26 ex-péagers du pont Jacques Cartier. Cette fois-ci, ils sont accusés d'avoir omis de percevoir le montant requis du péage, en vertu de l'article 336 du code criminel. Ces accusations sont beaucoup moins sévères que les accusations initiales, la peine maximale possible n'étant que de deux années d'emprisonnement.

Les 26 ex-péagers subissent leur procès individuellement, à partir du mois de décembre 1960, et pendant l'année 1961. Un d'entre eux est condamné à six mois d'emprisonnement, mais les autres sont condamnés à payer une amende allant jusqu'à $1000 (l'amende étant plus modeste pour les employés les moins anciens).

Le péage sur le pont Jacques-Cartier est finalement aboli en juin 1962.


La Presse, 9 mai 1962

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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Le naufrage du Mersey (1903)

Le 13 août 1903, un bateau à vapeur fait naufrage sur le Saint-Laurent. Le capitaine, son second et l'ingénieur en chef s'en tirent indemnes, mais 5 jeunes passagers et membres d'équipage meurent noyés. L'enquête démontre ensuite des faits troublants.

La Presse, 20 août 1903

Le Mersey part de Québec le 10 août 1903 dans le but de se rendre à Sept-Îles, où ses services de remorqueur sont requis. Propriété de Michael Connolly, il s'agit d'un bateau à vapeur construit une trentaine d'années auparavant, long de 72 pieds, large de 15 pieds et  5 pouces, profond de 8 pieds et 2 pouces, et ayant un tonnage de 64 tonnes.

Le navire a, à son bord, six membres d'équipages et deux passagers, qui habitent Québec ou les environs:

  • Hippolyte Gagnon, le capitaine, âgé d'une cinquantaine d'années; il compte 36 ans d'expérience en navigation.
  • George Barras, le second.
  • Octave Lamothe, ingénieur, 65 ans; il est très expérimenté, mais a été engagé une heure avant le départ.
  • Thomas Bissonette, mécanicien
  • Eugène Grenier, matelot
  • Emmanuel Gagnon, chauffeur
  • Joseph Martel, passager
  • Joseph Barrette, passager
Les deux passagers (Martel et Barrette) s'en vont travailler à Sept-Îles et on les fait travailler à l'intérieur du bateau en guise de paiement pour le voyage.

Capitaine Hippolyte Gagnon
Le Soleil, 21 août 1903

Le 12 août, le navire fait escale à Rimouski pour y prendre 8 tonnes de charbon. Il longe ensuite la rive sud du fleuve jusqu'à Métis, puis entreprend la traversée du fleuve vers la rive nord.

En début d'après-midi, alors que le Mersey se trouve à peu près à la moitié de la traversée, l'ingénieur Lamothe alerte le capitaine Gagnon, qui est à la barre du navire: le Mersey prend l'eau. La pompe à vapeur ne suffit plus pour évacuer l'eau de la cale, on doit ajouter une pompe manuelle, et les marins s'activent pour évacuer l'eau au moyen de seaux.

Malgré tout, l'eau atteint bientôt niveau du feu des bouilloires (le bateau ne peut donc plus avancer). Le capitaine Gagnon trouve la brèche dans la coque et tente sans succès de la colmater en utilisant des couvertures et des oreillers. 

La situation semble désespérée: le Mersey va inévitablement couler. Des vêtements de flottaison sont distribués aux membres d'équipage et aux passagers, et Barras descend l'unique chaloupe de sauvetage. Pour compliquer les choses, la mer est mauvaise: il vente très fort et les vagues sont hautes. Tous les survivants raconteront qu'ils n'avaient que très peu d'espoir de survivre, peu importe qu'ils restent sur le Mersey ou qu'ils prennent place à l'intérieur de la chaloupe.

Trois personnes prennent place à l'intérieur de la chaloupe, ceux qui sont expérimentés et ont le plus de responsabilité: le capitaine Gagnon, le second Barras et l'ingénieur Lamothe. Les cinq autres, qui sont tous de jeunes hommes célibataires sans beaucoup d'expérience de la mer, restent sur le pont du Mersey.

Lors de ses premiers témoignages, dans les jours suivant le naufrage, le capitaine Gagnon affirme que les cinq jeunes hommes ont refusé de prendre place dans la chaloupe car ils avaient peur de se noyer et qu'effectivement, compte tenu de la force des vagues, la chaloupe n'aurait jamais pu porter huit personnes. Après avoir envisagé de rester sur le Mersey et de périr en compagnie de la plus grande partie de son équipage, le capitaine a décidé de descendre dans la chaloupe, sous l'insistance de son second, considérant qu'il allait probablement périr de toute façon. La chaloupe s'est éloignée du navire à vapeur, qui aurait coulé au bout de quinze minutes environ. Au bout de plusieurs heures, la chaloupe a péniblement atteint la berge à Pointe-aux-Outardes, où les trois survivants, épuisés, on passé la nuit en dormant à même le sol.

Le capitaine Gagnon, le second Barras et l'ingénieur Lamothe ont donc survécu au naufrage alors que les cinq jeunes hommes qui n'ont pas pris place à bord de la chaloupe de sauvetage on perdu la vie. Une dizaine de jours après le naufrage, le corps de Joseph Martel a été trouvé à Sainte-Flavie et celui d'Emmanuel Gagnon a été trouvé à Sandy Bay (aujourd'hui Baie des Sables). Le cadavre de Joseph Barrette n'a été trouvé que le 3 octobre, à Pictou. 

Plusieurs témoignages et opinions contradictoires sont publiés dans les journaux dans les jours suivants:
  • Le Mersey était-il en bon état? Certains témoins qui l'ont vu avant son départ prétendent que le bois de sa coque était pourri, et qu'il n'était donc pas en état de naviguer de façon sécuritaire jusqu'à Sept-îles. D'autre prétendent que des réparations avaient été correctement effectuées dans les mois précédents, et que tout était conforme.
  • La chaloupe de bois, longue de 11 pieds et large de 4 pieds, aurait-elle pu transporter les huit personnes?  Par temps calme: probablement. Dans une mer très agitée: les opinions divergent.
  • La mer était-elle à ce point agitée au moment du naufrage? Les trois survivants prétendent que c'était le cas, mais certains résidents de la région ont déclaré qu'il ne soufflait qu'une légère brise.
Du 26 au 29 août, se tient à Québec une enquête ordonnée par le gouvernement fédéral ayant pour but de s'enquérir des causes du naufrage du Mersey. Les commissaires sont le Capitaine R. Salmon (département de la marine, Ottawa), John Temple (maître de marine, Montréal) et François-Xavier Lamarre (pilote, Québec). 

La Presse, 27 août 1903

Les trois survivants sont sévèrement blâmés. La cour considère que:

  • le capitaine n'a fait aucun effort pour empêcher la voie d'eau et sauver le vaisseau,
  • le vaisseau pouvait être tenu à flot durant un temps indéfini, si les mesures nécessaires avaient été prises
  • le vaisseau a été abandonné trop tôt par les seules personnes d'expériences qu'il y avait à bord
  • le capitaine Gagnon est coupable d'un crime brutal et inhumain, en s'emparant de la seule embarcation disponible, et en désertant son vaisseau, abandonnant et laissant se noyer cinq hommes de son équipage incapables de se sauver par eux-mêmes.
  • le second Barras est coupable d'un acte de lâcheté insigne en prenant part à la désertion.
  • Lamothe, l'ingénieur est coupable de complicité dans la désertion mais la cour est d'opinion que vu son grand âge et son infirmité, il est moins à blâmer.

Le Soleil, 29 août 1903

La cour d'enquête annule donc le certificat de Gagnon, et recommande au ministre de la marine de révoquer celui de Barras et de Lamothe (ce qui sera fait dans les semaines suivantes).

De nouvelles découvertes permettent ensuite de mettre en doute certains aspects du témoignage des survivants du naufrage:

  • Tout d'abord, le 28 août 1903, on trouve près l'embouchure de la rivière Port Neuf le mât et une partie de la cabine du pilote du Mersey. Ce qui attire particulièrement l'attention, c'est qu'une couverture de laine a été attachée au mât en guise de pavillon de détresse, ce qui semble contredire le témoignage des survivants, qui prétendaient que les 5 victimes n'avaient rien fait pour tenter de sauver leur vie.

La Presse, 28 août 1903

  • Pire encore: le 30 août, l'épave d'un radeau de fortune visiblement construit à partir de portes arrachées aux cabines du Mersey est découvert à Anse à la Cave. On voit mal comment ce radeau aurait pu être fabriqué en moins d'une heure, ce qui est en totale contradiction avec la prétention que le Mersey aurait coulé très rapidement, en 15 minutes environ. 

Le Soleil, 15 septembre 1903

L'enquête du coroner Gustave A. Côté débute à Sandy Bay (Baie-des-Sables) le 12 septembre, afin de déterminer les causes du décès d'Emmanuel Gagnon, dont le cadavre a été découvert à cet endroit. Le témoignage du capitaine Gagnon contredit sur plusieurs points le témoignage qu'il avait livré devant les commissaires fédéraux. Il dit maintenant que le Mersey était pourri, alors qu'il avait auparavant déclaré que le navire était en bon état. Il n'y avait pas de tempête, mais la mer était malgré tout trop agitée pour que la chaloupe puisse accueillir plus que 3 personnes, et les 5 victimes n'ont pas vraiment été invitées à monter dans la chaloupe. 

"Dès que je fus embarqué, dit-il, le second Barras a poussé la chaloupe au large. Quand même quelqu'un aurait voulu embarquer avec nous, il n'aurait pas été capable à moins de sauter à l'eau. C'est Barras qui a décidé que nous étions assez de trois dans la chaloupe. Je n'ai pas pensé que nous pouvions en sauver un de plus. Je ne me rappelle pas si quelqu'un m'a demandé d'embarquer. Je n'ai rien fait pour sauver les cinq qui sont restés à bord, et je ne vois pas ce que l'on aurait pu faire pour eux. Je ne les ai pas vu faire un radeau pour se sauver. " (Le Soleil, 12 septembre 1903)

Cette nouvelle version du témoignage incrimine maintenant Michael Connolly, propriétaire du Mersey, puisqu'il aurait laissé naviguer un vaisseau impropre à la navigation. Le 14 septembre, le jury en arrive donc à la conclusion que le capitaine Gagnon, le second Barras et le propriétaire Connolly sont coupables d'homicide.

L'enquête préliminaire, sous la présidence d'A.P. Caron, magistrat du district de Rimouski, se tient du 23 au 26 septembre 1903.  Puisque Gagnon et Barras n'ont pas demandé à être entendus, Lamothe, qui n'est accusé de rien, est le seul survivant du naufrage à témoigner. À cette occasion, il déclare que le Mersey a flotté à peu près une heure après le départ de la chaloupe.

Le jugement de l'enquête préliminaire est annoncé le 26 octobre 1903: les trois inculpés sont exonérés de tout blâme.

"Je ne trouve rien au point de vue légal, qui puisse forcer un capitaine à rester le dernier sur son bateau, en cas de naufrage; tant d'actes d'héroïsme de ce genre viennent à la connaissance du public, par la presse, qu'il s'habitue à croire que c'est une obligation légale de la part d'un capitaine de sauver dans tel cas équipage et passagers au risque de perdre sa vie lui-même; rien dans nos statuts civils et criminels ne peuvent obliger un tel dévouement."  (extrait du jugement, publié dans Le Soleil du 10 novembre 1903)

"Je fais remarquer que je préfère le témoignage du seul témoin survivant, Lamothe, aux théories émanées par d'autres témoins en cette cause, lesquels n'étaient aucunement sur les lieux ou dans les environs, quant à la capacité de la chaloupe, la grandeur de la brise, de la mer et de la houle, qui pouvaient exister au moment du naufrage."  (extrait du jugement, publié dans Le Soleil du 10 novembre 1903)

"En conséquence, je déclare qu'il n'y a pas lieu à faire subir de procès aux prévenus sur l'accusation d'homicide involontaire (manslaughter) portée au mandat du coroner, les amenant devant moi, et de plus, que la preuve en cette cause ne démontre aucune autre offense criminelle pour laquelle les prévenus pourraient être condamnés à subir leur procès à la Cour du Banc du Roi siégeant en matières criminelles." (extrait du jugement, publié dans Le Soleil du 10 novembre 1903)


Étienne Desmarteau, policier et champion olympique (1904)

Médaillé d'or au lancer du poids de 56 livres lors des Jeux Olympiques de Saint-Louis en 1904, Étienne Desmarteau est le premier athlète québécois à avoir remporté une médaille olympique.

Temple de la Renommée du Hockey / Bibliothèque Archives Canada / PA-050259
 

Étienne Desmarteau est né à Boucherville le 4 février 1873, mais il a grandi à Montréal. En 1901, à l'âge de 28 ans, il devient policier. Dès l'été 1901, ce colosse de 6 pieds et un pouce (1,85 m) et 225 livres (102 kg) se fait remarquer lors de différents événements athlétiques en représentant l'Association Athlétique Amateure de la Police de Montréal.

Étienne Desmarteau (La Presse, 27 juillet 1905)

Desmarteau se spécialise dans le lancer d'objets lourds et, de façon particulière, le lancer du poids de 56 livres. Cette épreuve, qui n'existe plus de nos jours, consistait à lancer un boulet sphérique de 25 kg muni d'une poignée. L'épreuve principale consistait à lancer le poids le plus loin possible, mais il existait également une épreuve consistant à le lancer le plus haut possible. Le lancer du poids de 56 livres n'a été au programme des jeux olympiques qu'à deux occasions: en 1904 et en 1920.

 

La Presse, 24 juillet 1902

De 1901 à 1905, Étienne Desmarteau participe régulièrement à différentes compétitions athlétiques à Montréal (Tournoi athlétique annuel de l'association de la police de Montréal, tournoi de l'Association des athlètes amateurs de Montréal, tournoi de l'Association écossaise Caledonia), ainsi qu'à Ottawa et à Toronto. Chaque fois, il arrive premier pour le lancer du poids de 56 livres (en distance et en hauteur), tout en se classant parmi les meilleurs pour le lancer du poids de 16 lb, le lancer du marteau de 16 lb,  le lancer du disque et parfois le "caber" (lancer du tronc d'arbre!). Son frère Zacharie, également policier à Montréal, obtient lui aussi beaucoup de succès dans les mêmes disciplines.


Le Journal, 15 septembre 1902

Il se fait particulièrement remarquer à New York, en septembre 1902:

Pour la première fois depuis la découverte de l'Amérique, sans vouloir remonter au déluge, un Canadien-français vient de gagner les honneurs du championnat dans un tournoi athlétique international, et de plus, gloire à notre force municipale, ce canadien est un policeman. Le constable E. Desmarteau, envoyé à New York par la Montreal Police A.A.A. a gagné les championnats junior et senior pour le lancement du let de 56 livres, au tournoi pour le championnat de l'Amateur Athletic Union. Ses concurrents étaient les champions du monde Mitchell et Sheldon, et il les a battus avec facilité. La température étant mauvaise, Desmarteau n'a pu abaisser les records, mais sur un terrain glissant il a lancé le poids, dans le concours junior, à 32 pieds, 6 pouces et dans le concours senior à 33 pieds 6 pouces. Le détenteur du record, Mitchell, est arrivé second avec 32 pieds 5 pouces. C'est une victoire éclatante pour notre champion et s'il continue il pourra défier n'importe qui sans danger. (Le Journal, 15 septembre 1902)

Un timbre poste à l'effigie d'Étienne Desmarteau a été émis par Postes Canada en 1996.  


La consécration survient lors des Jeux Olympiques de 1904, à Saint-Louis. Desmarteau a pourtant passé bien près de ne pas y participer, puisque l'Association Athlétique Amateure de la Police de Montréal refuse de l'y inscrire.

Pourquoi délibérer? L'Association possède probablement le champion du monde: vous devez à vous-même, à la ville, à la race que Desmarteau représente, de donner à ce Canadien de mérite, l'occasion de montrer à l'univers réuni à St-Louis, quels hommes, quels athlètes le Canada peut produire.   (...) Si New York, ou Chicago possédaient Desmarteau, l'argent ne serait jamais un obstacle pour se rendre à St. Louis. Leur champion serait envoyé au concours avec tous les avantages matériels qui pourraient l'aider à vaincre. Il serait accompagné d'une pilote habile, d'un entraîneur de jugement. Ferons-nous moins pour le Canadien qui a battu Mitchell et Flanagan, de New York?  (Dr. J. P. Gadbois, La Presse, 25 juillet 1904)

C'est finalement la M.A.A.A (Montreal Amateur Athletic Association) qui paie son voyage à Saint-Louis.

Les jeux de Saint-Louis se tiennent en même temps que l'Exposition universelle de Saint-Louis (durant laquelle le célèbre géant Beaupré a trouvé la mort). Seulement 12 pays y envoient des athlètes; 523 des 651 participants habitent aux États-Unis

La Patrie, 2 septembre 1904

Aux Jeux Olympiques de Saint-Louis, le 1er septembre 1904, Étienne Desmarteau décroche la médaille d'or pour le lancer du poids de 56 livres, grâce à une distance de 34 pieds et 4 pouces.

La Presse, 6 septembre 1904

"On peut s'attendre maintenant à ce que les associations athlétiques américaine s'empressent de faire des propositions avantageuses à Desmarteau. La M.A.A.A., dont il portait la roue étoilée sur son bourgeron de concours, a droit à notre reconnaissance d'avoir pris soin du vaillant lanceur, alors que l'association athlétique de la police, par une malheureuse majorité, décidait de ne pas envoyer le petit Étienne à Saint-Louis. C'est une leçon d'esprit sportif qui aura sans doute son effet." (La Presse, 6 septembre 1904)

Étienne Desmarteau, La Presse 30 octobre 1905

En janvier 1905, Étienne Desmarteau fait parler de lui pour le courage dont il fait preuve dans son travail de policier. Le matin du 6 janvier, alors qu'il est en service devant le Théâtre Royal, Desmarteau entend des coups de feu, puis voit un jeune homme armé prendre la fuite en courant. Il s'agit d'Edward Kelly, qui vient de faire feu sur le détective Ernest Viens, qui désirait l'interroger au sujet d'un cambriolage. Desmarteau se lance à la poursuite de Kelly. Kelly fait feu en direction de Desmarteau à deux reprises, sans parvenir à l'atteindre. Desmarteau parvient à rattraper Kelly et tire des coups de feu sur le trottoir pour l'effrayer.  Au moment où Kelly s'apprête à lui tirer dessus à bout portant, Desmarteau l'assomme avec la crosse de son revolver.

Le Canada, 9 janvier 1905

L'été 1905 est en dent de scie: d'une part, Étienne Desmarteau bat les records canadiens qu'il a lui-même établis (distance de 36 pieds et 4 1/2 pouces à Toronto, le 17 août 1905, hauteur de 15 pieds 9 pouces le 26 juillet au tournoi annuel de la police de Montréal). Mais d'autre part, des ennuis de santé l'empêchent de concourir dans certaines des compétitions auxquelles il avait toujours participé auparavant, comme le pique nique annuel de la police d'Ottawa et le tournoi de l'association écossaise Calédonie (Zacharie Desmarteau profite de l'absence de son frère pour briller à son tour).

Au début du mois d'octobre 1905, les journaux révèlent qu'Étienne Desmarteaux est alité depuis plusieurs semaines en raison de la fièvre typhoïde (assez fréquente à l'époque, la typhoïde pouvait être propagée par de l'eau contaminée; de nos jours, il existe des antibiotiques et des vaccins).  

"La maladie grave qui terrasse depuis un mois Etienne Desmarteau, le fameux athlète, a causé partout une pénible surprise. Lui, si jeune, si robuste, comment a-t-il pu être vaincu par la maladie?  Si les sympathies universelles de tous les Canadiens-français qui sont si fiers de ce bel athlète étaient suffisantes pour arracher Etienne Desmarteau au grave péril qui le menace, sûrement il reviendrait bientôt à la santé pour nous faire assister bien souvent encore à ses triomphes, qui nous font autant d'honneur qu'à lui-même". (La Presse 9 octobre 1905)

À la consternation générale, il décède à l'âge de 32 ans,  le 29 octobre 1905, 15 mois après son triomphe aux jeux olympiques.

"Le colosse, qui avait la force réunie de cinq homme ordinaires, a succombé aux fièvres typhoïdes, une maladie à laquelle pourrait résister avec succès un faible enfant." (Le Canada, 30 octobre 1905)

La Patrie, 30 octobre 1905
 

La Presse, 31 octobre 1905

Quant à son frère Zacharie Desmarteau, qui était également athlète et policier, il est décédé une trentaine d'années plus tard, le 26 janvier 1936 à l'âge de 57 ans.

Zacharie Desmarteaux
La Patrie, 27 janvier 1936

Le Centre Étienne-Desmarteau, construit en 1975 pour accueillir les compétitions de basketball des jeux Olympiques de Montréal,  a été nommé en son honneur.

La Presse, 1er février 1975

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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