Sarah Maxwell et l'incendie de l'école d'Hochelaga (1907)

Le 26 février 1907, un incendie dans école protestante du quartier Hochelaga fait 17 victimes, dont la directrice de l'école, Sarah Maxwell, qui meurt en tentant de sauver ses élèves.

La Presse, 27 février 1907

Située sur la rue Préfontaine, dans le quartier Hochelaga à Montréal, l'école Ste-Mary accueillait  environ 170 enfants anglophones de religion protestante. Il s'agissait d'un édifice de trois étages, en bois et en brique, construit une vingtaine d'années plus tôt.

École Ste-Mary, avant l'incendie
Montreal Daily News, 27 février 1907

Le mardi 26 février en début d'après-midi, un incendie éclata dans la cave de l'école, où se trouvait la fournaise alimentée au charbon. Alertées par la fumée qui envahissait progressivement les étages supérieurs, les institutrices organisèrent immédiatement l'évacuation des enfants.

Carte postale montrant l'école incendiée (Source: BAnQ)

Les enfants qui se trouvaient dans les classes du rez-de-chaussée réussirent à sortir sans trop de difficulté, mais la fumée qui envahissait l'étroite cage d'escalier est rapidement devenue tellement dense que les jeunes enfants qui se trouvaient au deuxième étage furent incapables d'y descendre. Il s'agissait pourtant de la seule issue!

De nombreux témoins virent des institutrices briser les vitres du deuxième étage en appelant à l'aide. En attendant l'arrivée des pompiers, on trouva une échelle chez un commerçant du voisinage, et quelques braves samaritains y grimpèrent afin de descendre, un par un, les enfants que leur tendait par la fenêtre Mlle Sarah Maxwell, la jeune directrice de l'école.

Sarah Maxwell, directrice de l'école

Les pompiers arrivèrent enfin avec leurs échelles mécaniques, ce qui permit d'accélérer le processus d'évacuation. Mlle Maxwell continuait de passer les enfants par la fenêtre; ils étaient recueillis par les pompiers qui formaient une chaîne humaine dans l'échelle. Soudain, on vit Mlle Maxwell tomber en arrière; elle ne reparut pas à la fenêtre. Un peu plus tôt, elle avait refusé de quitter son poste malgré les demandes insistantes des pompiers, puisqu'il y avait encore des enfants auprès d'elle.

La Patrie, 27 février 1907

L'incendie fut maîtrisé au bout d'une heure environ. Les pompiers purent ensuite sortir les cadavres des décombres: il y en avait 17.

La Presse, 27 février 1907

En plus de Mlle Sarah Maxwell, 31 ans, qui était la directrice de l'école depuis quatre ans, sept garçons et neuf filles perdirent la vie par asphyxie:  Myrtle Hazell Spraggs, Mable Hazell Spraggs, Edith Golson, Lilian Ridge, Edna Davey, Cecilia Forbes, Florence Evelyn Glady Hingston,Ethel Lambton, Anny Jackson Andrew, Albert Edward Jackson, James Pilkinton Lindley, James McPherson, William John Zimmerman, Jalmer Frederick Anderson, John Lomas, et Joseph Johnson.

Ils étaient tous âgés entres 5 et 7 ans, à l'exception de la petite Mable Hazell Spraggs, âgée de 3 ans, qui accompagnait exceptionnellement sa grande soeur à l'école ce jour là.

Les 16 enfants décédés dans l'incendie de l'école
(Source: La Presse, 27 février 1907)

Carte postale montrant l'intérieur de l'école après l'incendie.
(Source: BAnQ)

Les parents identifient les jeunes victimes à la morgue
La Patrie, 27 février 1907

À la suite de cette catastrophe, on a dénoncé l'absence d'échelles de sauvetages sur les façades du bâtiment, malgré un règlement municipal qui exigeait un tel dispositif d'urgence sur les édifices publics. On a aussi déploré que les enfants aient reçu comme instruction de revêtir leurs vêtements d'extérieur avant de sortir, ce qui leur a fait perdre un temps précieux.

Certains journaux avaient d'abord rapporté que la pression d'eau était insuffisante lors de l'arrivée des pompiers, mais les pompiers ont plus tard déclaré que ça n'avait pas été un problème majeur.

Funérailles de Mlle Maxwell eurent lieu le 28 février 1907 à la Cathédrale anglicane Christ Church, rue Sainte-Catherine, et elle fut inhumée au Cimetière Mont-Royal. Une foule impressionnante s'était assemblée sur le trajet du cortège funèbre.

Funérailles de Sarah Maxwell (La Presse, 1er mars 1907)


Funérailles de Sarah Maxwell (carte postale, source: BAnQ)




Tumultueuses élections municipales à Jacques-Cartier (1957)

Coups de feu, résidences saccagées, autos renversées, menaces, arrestations ... le 1er juin 1957, c'est jour d'élections municipales à Ville Jacques-Cartier!

Dimanche-Matin, 2 juin 1957

La campagne électorale

En avril 1957, on annonce la création d'une Ligue de Vigilance Civique dont l'objectif est d'assainir la Ville de Jacques-Cartier, située sur la rive sud de Montréal. Cette banlieue de 40 000 habitants a la triste réputation de servir de repaire au crime organisé, qui y opère des maisons de jeu et des débits de boisson clandestins.  De plus, la ville est sous tutelle depuis quelques années, ayant accumulé une dette de $12 millions à cause de la mauvaise gestion des administrations précédentes.


Le Devoir, 23 avril 1957

"La population de Jacques-Cartier a été victime à maintes reprises, dans le passé, des activités et des machinations d'individus et de clans qui ont recherché leurs intérêts personnels ou ceux de leurs groupes au détriment du bien général. Dans une Cité toute jeune, formée en très grande majorité de citoyens intègres et honnêtes qui ont désiré donner un toit à leur famille au prix de grands sacrifices, les requins de la petite politique et les arrivistes sans conscience ont eu beau jeu. Le temps est venu, pour les citoyens de Jacques-Cartier, de se révolter contre les abus de pouvoir et les violateurs de l'ordre public. Il est urgent que les citoyens de Jacques-Cartier prennent en main les destinés de leurs institutions publiques et de leur vie sociale. (Le Devoir, 23 avril 1957)"

La Ligue de Vigilance n'est pas un parti politique, mais elle apporte publiquement son soutient au candidat à la mairie Joseph-Louis Chamberland, président de la commission scolaire, ainsi qu'à six candidats au poste d'échevin.

Le Courrier du Sud, 16 mai 1957

L'autre candidat à la mairie est Aldéo-Léo Rémillard, un homme d'affaire dont le casier judiciaire est passablement chargé: vol et recel d'automobile, vol par effraction, assaut sur un constable, faux, parjure, vol de coffre-fort... Depuis des années, Rémillard en mène large au conseil municipal de Jacques-Cartier. Il n'hésite pas à intimider ouvertement ses adversaires politiques, grâce à de nombreux fiers-à-bras qui lui obéissent au doigt et à l'oeil, dont André Delisle, Lucien Guay, Kid Girard, Gaby Ferland, Tarzan Plante et Ti-Louis Desrosiers. 

Il semble bien difficile d'obtenir un contrat de voirie quand on n'est pas un ami de Rémillard, et la police municipale semble agir sous ses ordres!

Le Devoir, 21 mai 1957

Le 5 mai, trois employés de Rémillard perturbent cavalièrement une réunion de la Ligue de Vigilance. Les organisateur demandent aux deux policiers présents d'expulser les perturbateurs, mais ces derniers choisissent de quitter les lieux sans intervenir.

Pendant toute la campagne, Le Devoir fait activement campagne contre Rémillard. Le 21 mai, des fiers-à-bras à la solde de Rémillard tentent d'empêcher la vente du journal Le Devoir dans les kiosques à journaux de Jacques-Cartier. Un commis de l'Hôtel de Ville est même congédié pour s'être présenté au travail avec des exemplaires du Devoir en sa possession.

Le 27 mai, trois policiers municipaux se présentent dans les locaux des Jeunesses Ouvrières Chrétiennes pour y saisir des exemplaires du journal "Le Richelieu", dans lequel Mgr Gérard-Marie Coderre recommande aux fidèles de voter pour les candidats de la ligue de vigilance. Cinq personnes sont alors mises en arrestation sans raison valable. Lors de cette intervention, les policiers sont accompagnés par des fiers-à-bras à la solde de Rémillard!

Le Petit Journal, 26 mai 1957

Pour compliquer les choses, pas moins de trois chefs de polices se succèdent pendant la campagne électorale:  pour remplacer Fernand DeMiffonis qui a été nommé à la police de Trois-Rivières, on engage Georges Allain...qui démissionne avant la fin de sa première journée de travail. Édouard Lefebvre est finalement engagé dans les jours précédents les élections.

Les membres de la ligue de vigilance sont régulièrement menacés.  Une semaine avant les élections, le coffre-fort d'Évariste Forest, président de la ligue de vigilance, est dynamité.

Le Courrier du Sud, 23 mai 1957

Le 20 mai, les curés de la municipalité demandent aux fidèles d'avoir le courage d'exercer leur droit de vote, malgré les intimidations:

"En conclusion, nous croyons devoir affirmer que, dans les circonstances où le bien commun est menacé, chaque citoyen a l'obligation de conscience d'exercer son droit de vote et de porter à l'administration publique des candidats qui offrent de solides garanties d'honnêteté."  (Le Devoir, 20 mai 1957)

Le jour des élections

Le jour des élections débute par le saccage de la résidence de Louis-Philippe Fortin, publiciste de la Ligue de Vigilance. Vers 4 heures du matin, une voisine a vu une douzaine d'hommes fuir les lieux dans trois automobiles. À l'intérieur, ils ont tout saccagé à coups de haches. Puisque M. Fortin avait préalablement reçu des menaces par téléphone, il avait pris la précaution d'amener sa famille passer la nuit à l'extérieur de la résidence.

Saccage dans la maison de Louis-Philippe Fortin, le Devoir 3 juin 1957

La résidence de Willie Champagne, organisateur de la Ligue de Vigilance, a également été la cible de vandales: on a lancé des pierres dans les vitres, et même tiré des coups de feu en direction de la maison pendant que les résidents s'y trouvaient.

On a cassé avec des pierres les vitrines du commerce d'Évariste Forest, le président de la Ligue de Vigilance dont le coffre-fort avait été dynamité la semaine précédente.

Marcel Prévost, organisateur du député fédéral, a reçu deux fois la visite des vandales: ils ont d'abord renversé sa Cadillac sur le côté, puis on tiré des projectiles dans les vitrines de son commerce.

Au moins cinq voitures ont été renversées à différentes endroits de la ville.

Auto renversée le jour de l'élection, La Patrie 3 juin 1957

Au moins 300 "bouncers" déambulent dans les rues afin d'intimider les citoyens qui voudraient exercer leur droit de vote.  La totalité des membres de la police municipale de Jacques-Cartier est en service dès l'ouverture des bureaux de scrutin, mais il ne sont qu'une trentaine...

Tel qu'il l'avait annoncé des les jours précédents, le nouveau chef de police Édouard Lefebvre a demandé l'aide de la police provinciale, qui a dépêché quelques dizaines de policiers supplémentaires.

À midi, le maire sortant Julien Lord lit l'acte d'émeute: les attroupements de plus de 3 personnes sont désormais interdits sur tout le territoire de la municipalité. À partir de ce moment, il est plus facile pour les policiers de mettre d'incarcérer les intimidateurs; les actes de violence ont diminuent.

Sur l'insistance de Aldéo-Léo Rémillard, le citoyen Gilles Constantineau est emprisonné pour la simple raison qu'il a oublié ses cartes d'identité dans son automobile quand il s'est présenté pour voter. Il reste donc enfermé dans une cellule pendant 12 heures. (La Presse, 6 décembre 1960)

À la fermeture des bureaux de vote, les boîtes de scrutin sont transportées sous forte surveillance policière. Malgré tout, un certain Jacques Tessier est arrêté pour avoir déchiré des bulletins de vote.

Boites de scrutin sous escorte policière, La Patrie 3 juin 1957



Résultats du scrutin



À l'issue de cette journée mouvementée, le candidat approuvé par la Ligue de Vigilance, Joseph-Louis Chamberland, est élu maire, ayant recueilli 2492 votes, alors que son adversaire Aldéo-Léo Rémillard doit de contenter de 1616 votes.

Un troisième candidat, Georges Chamberland, ne reçoit que 323 votes. Ce deuxième Chamberland, qui n'a jamais participé à la campagne électorale, avait posé sa candidature dans le seul but de détourner une partie des votes destinés à Joseph-Louis Chamberland (comme nous l'avons vu dans cet autre article, il s'agissait d'une stratégie assez courant dans les années 1950).

Des six échevins élus, trois ont été approuvés par la Ligue de Vigilance, alors que les trois autres sont plutôt des sympathisants de Rémillard.

Dans les jours suivant l'élection, André Camaraire, qui a été élu échevin avec l'approbation de la ligue de Vigilance , est hospitalisé après avoir été victime d'un assaut: on lui fait 10 points de suture à l'hôpital. (le Devoir, 12 juin 1957)


Comparution des fauteurs de trouble

Le 3 juin, 21 hommes comparaissent devant le juge Armand Cloutier, après avoir été arrêtés pour s'être attroupés malgré la promulgation de la loi de l'émeute. Le juge Cloutier établit à $1000 le montant de la caution.

"C'est un crime très grave que de vouloir ainsi entraver l'expression libre de la volonté populaire. Il faut que tous les gens sachent qu'à l'avenir, de semblables gestes ne seront plus tolérés par les tribunaux." (Juge Armand Cloutier).

La Patrie, 3 juin 1957

Le juge Gérald Almond ne semble pas voir les choses de la même façon, toutefois. Le 11 juin, il acquitte tous les accusés, sous prétexte que la proclamation de la loi d'émeute n'était pas pertinente dans ces circonstances.

La fin d'Aldéo-Léo Rémillard au conseil municipal? Pas du tout!

Suite à cette défaite, Aldéo-Léo Rémillard ne s'avoue pas vaincu: il sera élu finalement élu maire de Ville Jacques-Cartier en 1960, jusqu'à ce que l'Assemblée Nationale modifie une loi spécialement pour le forcer à démissionner! 

 

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Lauréat Leclerc: fumiste ou inventeur génial ? (1909)

Août 1909: un mystérieux engin volant dans le ciel de Québec

Le Soleil, 30 août 1909

Le vendredi 27 août 1909 vers 20h30, un étrange objet volant est aperçu dans le ciel de Québec. Pendant une trentaine de minutes, de nombreux témoins étonnés observent deux points lumineux, au-dessus de l'île d'Orléans, qui se déplacent vers l'ouest. 

Un journaliste du journal Le Soleil rapporte qu'au moyen d'une puissante lunette, il a été possible de distinguer une forme tubulaire se terminant en pointe aux deux extrémités, et émettant une forte lumière à chaque bout: il pourrait donc s'agir d'un ballon dirigeable.


Un ballon dirigeable fabriqué à Québec?

Le Soleil, 9 septembre 1909

Le 9 septembre 1909, alors que la population de Québec continue de s'interroger sur cet étrange phénomène qui s'est manifesté à quelques reprises, Le Soleil publie une explication. Le mystérieux ballon dirigeable serait en fait l'oeuvre de Lauréat Leclerc, un jeune inventeur de Québec âgé de 26 ans. 


La Presse, 10 septembre 1909

"Encore lundi soir, affirment des personnes sérieuses, Leclerc a fait avec sa machine aérienne une envolée digne de mention. Parti des Plaines d'Abraham, du côté de Québec, il aurait traversé le St-Laurent et serait allé atterrir au Bassin de radoub, à St-Joseph de Lévis, du côté sud, soit une distance d'environ cinq milles, et quelques minutes plus tard, vers minuit, se serait dirigé vers le nord, au Sault Montmorency, en doublant le Bout de l'île d'Orléans. Deux réflecteurs assez puissants servaient à orienter ses sorties nocturnes.

(...)

Voilà une quinzaine de jours que Leclerc a commencé ses expériences. Il en serait à sa septième ascension et se propose d'en faire une au grand jour dimanche prochain.

Leclerc dit que son ballon a la forme d'un cigare et qu'il est long de vingt-trois pieds. Il comprend un double de soie, un autre de coton et enfin un autre de grosse toile à voile. Il est mu par un moteur à gazoline de trois forces. Le gouvernail est de toile. Le mécanisme est fixé à une plateforme en madriers de deux pouces d'épaisseur et de cinq pieds de longueur et quatre pieds de largeur. En dessous sont placés deux gros sacs en caoutchouc remplis d'air. Leclerc dit qu'il peut s'élever à deux cents pieds ou plus, filer à 22 noeuds à l'heure et atterrir dans 200 pieds carrés. L'aluminium entre pour une notable partie dans la structure de cette machine."  (Le Soleil, 9 septembre 1909)

Un ballon qui dégonfle...


L'Événement, 13 septembre 1909

Les sceptiques sont nombreux. Ne s'agirait-il pas plutôt de cerfs-volants lancés par des élèves du collègue de Lévis? Ou de ballons en papier lancés par le Dr. Dorval, dentiste de la rue Saint-Jean? Aurait-on bêtement confondu la planète mars avec un aéronef?

Dans l'après-midi du dimanche 12 septembre 1909, au moins un millier de curieux s'assemblent sur les Plaines d'Abraham afin d'assister à une envolée de Lauréat Leclerc à bord de son ballon dirigeable. Mais Leclerc ne s'y présente pas! De plus, un journaliste du journal L'Événement a discrètement inspecté la cours arrière de l'armurerie Ross, où Leclerc est supposé remiser son engin volant, et il n'a rien trouvé.

Le 15 septembre, Lauréat Leclerc déclare qu'il a vendu son dirigeable au Français Alexandre Calais, représentant de la maison Clément-Bayard, une firme française qui fabrique, entre autres choses, des ballons dirigeables. Si Leclerc n'a pas pu exhiber son invention devant le public réuni sur les plaines d'Abraham, c'est que Monsieur Calais était parti à Montréal avec le moteur.

Ces explications ne convainquent apparemment personne, et le "Ballon Leclerc" est considéré comme un canular, même parmi les témoins qui sont convaincu qu'il s'agissait bel et bien d'un ballon dirigeable.

Un inventeur prolifique! (mais peu crédible)


Le Soleil, 24 novembre 1905

Il faut dire que Lauréat Leclerc, qui est né a Québec le 22 août 1883 et a quitté l'école à l'âge de 12 ans, n'en est pas à ses premières frasques en matière d'innovations technologiques peu crédibles.

Quelques années plus tôt, alors qu'il était âgé de 22 ans, Lauréat Leclerc a annoncé l'invention de trois appareils révolutionnaires différents en moins d'un an.


Le Soleil, 24 novembre 1905

Dans son édition du 24 novembre 1905, le journal Le Soleil consacre un article à ce jeune canadien français qui prétend avoir inventé une machine puisant son énergie dans "les fluides électriques de la terre", grâce à deux bouts de tuyau enfouis dans un trou de deux pieds carrés. 


Le Soleil, 25 avril 1906

Cette première invention ne semble pas avoir eu de suite, mais ce n'est pas très grave puisque quelques mois plus tard, le 25 avril 1906, Lauréat Leclerc annonce qu'il a inventé une machine qui permet de guérir l'alcoolisme grâce à un courant électrique.  

"Cette curieuse machine dont l'énergie électrique est toute autre que l'électricité ordinaire fonctionne admirablement bien et a déjà opéré des cures merveilleuses comme en font foi plusieurs certificats de personnes traitées et guéries complètement de la vilaine maladie de l'ivrognerie." (Le Soleil, 25 avril 1906)

Ici encore, la machine à guérir l'alcoolisme est vite tombée dans l'oubli malgré les vertus miraculeuses que sont créateur lui prêtait. Loin de se décourager, Lauréat Leclerc annonce dans la même année l'invention d'un appareil qui traite efficacement la tuberculose!

Le Soleil, 30 août 1906

"Cet appareil mesure 8 pieds de longueur, 4 pieds de largeur et est pourvu d'un siège et d'un support qui réchauffe les pieds du patient, en même temps que d'une petite bouilloire qui distribue une petite vapeur au poumon et les ondes électriques sont lancées sur le patient en quantité voulue. M. Lauréat Leclerc a fait une belle découverte en pouvant projeter ces ondes électriques et faire un bien sans pareil, sans donner de souffrances."  (Le Soleil, 30 août 1906)

Trois ans après qu'il ait prétendument construit son propre ballon dirigeable, le journal L'Action Sociale du 30 août 1912 nous apprend que Lauréat Leclerc a construit une bicyclette qui permet de se déplacer sur l'eau aussi bien que sur terre.  Les visiteurs de l'Exposition provinciale de Québec peuvent voir cet ingénieux véhicule de leurs propres yeux pour la modique somme de 10 sous.

L'accident

Le 29 octobre 1914, Lauréat Leclerc se blesse gravement en marchant sur un trottoir défectueux. Il intente une poursuite de $6 000 contre la ville de Québec, le constructeur du trottoir et le propriétaire de la maison devant laquelle il est tombé. Le montant est énorme (à titre de comparaison, le revenu annuel d'un ouvrier de l'époque est de l'ordre de $500). 

Lors de ce procès, un avocat de la défense pose des questions sur le prétendu ballon dirigeable de 1909, dans le but d'attaquer la crédibilité de Leclerc.  Ce dernier confirme qu'il a effectivement construit une machine volante et qu'il l'a pilotée à quelques reprises, toujours pendant la nuit puisqu'il désirait que son invention demeure secrète. (Le Soleil, 11 novembre 1915)

Leclerc perd son procès. Le juge considère que l'incident semble plutôt dû à la négligence de Leclerc, et qu'il n'a pas fait la preuve que ses séquelles justifiaient une compensation aussi substantielle.

L'espion allemand

Le Soleil, 16 mars 1915

Coup de théâtre: en mars 1915, de nombreux journaux rapportent qu'une lettre écrite de la main de Lauréat Leclerc a été retrouvée lors de l'arrestation à Southampton d'un certain Lawrence Victor Cobb, que certains qualifient d'espion allemand. Dans cette lettre, Leclerc répond à une requête de Cobb concernant le régulateur de vitesse de la machine volante qu'il lui a vendue.

Le Soleil, 17 mars 1915

Convoqué par le chef de police Émile Trudel, Leclerc déclare qu'il a effectivement vendu son ballon dirigeable à Cobb 5 ans auparavant, pour la somme de $50, après avoir été tourné en ridicule par la population de Québec. Quelques jours plus tard, Leclerc apporte à Trudel une photographie qui le montre en compagnie de Cobb, devant ce qu'il prétend être le dirigeable qu'il avait fabriqué. 

Des journalistes s'interrogent: cette abracadabrante histoire de ballon dirigeable pourrait-elle avoir été véridique? Le zeppelin allemand aurait-il, en fait, été inventé par un Québécois?

Lauréat Leclerc est décédé à Québec le 2 janvier 1944, à l'âge de 60 ans.

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Décès tragique de Dudley Causton à Rimouski (1911)

 ...où comment la défaite de Wilfrid Laurier aux élections fédérales de 1911 entraîna indirectement le décès tragique de l'imprésario d'un célèbre pianiste britannique à la gare de Rimouski.

Le Canada, 30 septembre 1911

Mark Hambourg était un pianiste de concert de réputation mondiale, qui a effectué plusieurs tournées internationales entre 1895 et les années 1930. Né en Russie, il était devenu citoyen britannique en 1889 lorsque sa famille avait fui le régime Tsariste.

Photo de Mark Hambourg, et publicités pour des concerts à Québec (en octobre 1911 et en mai 1910)

Le 28 septembre 1911, Mark Hambourg, qui a alors 32 ans, se trouve sur le quai de la gare de l'intercolonial de Rimouski en compagnie de son épouse Dorothea Muir-Mackenzie et de son imprésario Dudley Causton. Quelques heures plus tôt, ils sont arrivés à bord de l'Empress of Britain, un navire  transatlantique du Canadien Pacifique qui était parti de Liverpool environ une semaine auparavant. Ils attendent maintenant le train qui les transportera à Halifax pour le premier concert de la nouvelle tournée canadienne de Mark Hambourg.

Gare de l'Intercolonial, Rimouski 
(Carte postale, Bibliothèque et archives nationales du Québec)

Une semaine auparavant, le 21 septembre 1911, après un règne de plus de 15 ans, le premier ministre du Canada Wilfrid Laurier a été battu aux élections fédérales par le conservateur Robert Borden. Le comté de Rimouski a suivi la vague, remplaçant son député libéral, le Dr Jean Auguste Ross, par le candidat conservateur Herménégilde Boulay, qui habitait à Sayabec. Le 28 septembre, les militants conservateurs de Rimouski ont organisé des festivités en l'honneur de leur nouveau député, qui est en visite dans leur localité. Au moment où le pianiste, sa femme et son imprésario attendent leur train sur le quai de la gare, une foule enthousiaste se trouve au même endroit pour acclamer Herménégilde Boulay, qui s'apprête à retourner chez lui, à Sayabec, à bord du train.

L'enthousiasme des militants se manifeste par des cris et des applaudissements, mais aussi par des salves de de coups de feu tirés en l'air. Soudainement,  Dudley Causton s'effondre en poussant un cri: il a été atteint à la tête par un projectile d'arme à feu!

Le blessé est immédiatement transporté à l'hôtel Lengham, juste en face de la gare, ou le Dr Drapeau lui prodigue des soins. Mais Dudley Causton décède au bout d'une heure.  

Hôtel Lenghan, Rimouski
(Carte postale, Bibliothèque et archives nationales du Québec)

Le lendemain, lors de l'enquête du coroner, Eugène Banville, manufacturier de boissons gazeuses à Rimouski admet qu'il est l'auteur de cette tragique maladresse: il voulait tirer en l'air, mais le coup est parti au mauvais moment et a atteint Dudley Causton.

Le Devoir, 30 septembre 1911

"Nous sommes maintenant assurés d'après les témoignages qui ont été rendus ce matin à l'enquête du coroner que ce pénible événement est un pur accident commis par quelqu'un d'imprudent. Des accidents de ce genre sont malheureusement trop fréquents. L'histoire est toujours la même: l'arme était chargée, on croyait qu'elle ne l'était pas. Le port des armes à feu est pourtant prohibé par la loi. Nos règlements municipaux défendent de tirer du revolver ou autres fusils dans la ville. On devrait ne jamais oublier  que ces lois et règlements sont parfaitement justes et ont pour but de protéger le public contre les imprudents comme les malfaiteurs." (Le Progrès du Golfe, 29 septembre 1911)

Dudley Causton était marié et père de deux enfants. 

Dudley Causton, pianiste, 1896
(photo tirée d'un programme de concert londonnien)

Le procès d'Eugène Banville pour homicide involontaire débute à Rimouski le 22 mars 1912. Le jury le déclare "coupable avec recommandation à la clémence de la cour".

Le Devoir, 26 mars 1912

Avant de prononcer sa sentence, le juge demande à l'inculpé s'il a quelque chose a dire; celui-ci répond en pleurant: "Je ne demande qu'une chose: Ne m'envoyez pas au pénitencier".Au milieu du grand silence lugubre qui règne dans toute l'assistance émue, en présence du malheureux Banville, dont les cheveux ont blanchi depuis quelques mois et qui debout, pâle et versant d'abondantes larmes, fait peine à voir. Sa Seigneurie lui adresse de justes et sévères remarques qui font sur tous la plus profonde impression. "L'imprudence du coupable a été bien grande et bien grosse de tristes conséquences, puisqu'elle a causé la mort d'un homme, d'un brave étranger. Un tel acte mérite d'être sévèrement puni; mais, vu les circonstances dans lesquelles le crime a été accompli et tenant compte de la recommandation du jury à la clémence de la Cour ma sentence, dit le juge, sera peu sévère". (Le Progrès du Golfe, 29 mars 1912)

Eugène Banville est donc condamné à 19 mois de pénitencier. Il sera toutefois libéré après avoir passé 6 mois en prison, sous la recommandation...du député Herménégilde Boulay. Banville est ensuite allé vivre à Jonquière.

 

Progrès du Golfe, 23 août 1912


Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)

 

N.B.:

  • Le talent du pianiste Mark Hambourg ne faisait pas l'unanimité: "Hambourg n'est pas un artiste, c'est un tourmenteur de casseroles, vaniteux, qui éprouve un plaisir enfant à s'envelopper de bruits discordants. Et dire qu'il se trouve des auditeurs - plus ineptes que lui - qui l'applaudissent." (le pianiste Alfred Laliberté, La Lyre, mars 1924)

 

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Meurtre de Sarah Jones à Baskatong (1895)

Le matin du 24 mai 1895, le cadavre de Sarah Jones, 24 ans, est trouvé dans sa modeste maison de Baskatong. La victime gît dans son lit, dans un mare de sang. Son crâne et son bras gauche sont fracturés, une barre de fer et des ciseaux ensanglantés se trouvent à proximité du cadavre.

Journal des Campagnes, 6 juin 1895

Baskatong se situe dans l'Outaouais, à l'extrême nord de la vallée de la Gatineau, à environ 60 km au nord de Maniwaki. En 1895, seules huit familles y vivent; on y parle majoritairement français. La plupart des hommes de la localité travaillent pour la Gilmour Lumber Company. À Baskatong, il n'y a ni école, ni église (un prêtre vient y dire la messe une fois par mois).

Les soupçons se dirigent rapidement vers la voisine de la famille Jones, Émilie Laframboise (née Robillard), âgée de 28 ans. Cette dernière, excédée de voir son mari John Laframboise rendre visite à la jeune Sarah Jones, aurait, à maintes reprises, déclaré qu'elle voulait la tuer!

En attendant son procès, Émilie Laframboise est incarcérée à la prison de Hull, à 200 km de chez elle, en compagnie de sa fille de 10 mois. Elle est séparée de ses 6 autres enfants, demeurés à Baskatong, et elle nie formellement avoir tué Sarah Jones.

Émilie Laframboise et son bébé, La Presse 3 juin 1895 

À partir des différents témoignages entendus lors de l'enquête préliminaire et du procès, nous pouvons reconstituer, au moins en partie, le fil des événements dans les heures qui ont précédé l'assassinat de Sarah Jones. 

Agée de 24 ans, Sarah Jones était célibataire; elle habitait avec ses trois frères et sa jeune soeur. Leurs parents étaient décédés quelques années auparavant. Dans la soirée du 23 mai 1895, elle se trouvait seule à la maison.

Pendant ce temps, dans la maison la plus proche de chez elle, John Laframboise avait invité quelques amis à passer la soirée chez lui: Jean-Baptiste Robillard (frère de l'accusée), Isaïe Marenger et Antoine Asselin. Les quatre hommes ont bu une certaine quantité d'alcool, en particulier Laframboise et Asselin.

John Laframboise, La Presse du 7 juin 1895

Une première contradiction dans les différents témoignage concerne la consommation d'alcool par Émilie Laframboise: elle a déclaré ne pas en avoir bu, ce qui est confirmé par son mari, qui a dit que sa femme ne buvait jamais d'alcool. Jean-Baptiste Robillard et Antoine Asselin, toutefois, on déclaré qu'elle avait bu avec eux.

Pendant la soirée, John Laframboise a manifesté son intention d'aller acheter une autre bouteille d'alcool, ce qui a déclenché une violente dispute entre sa femme et lui, à l'extérieur de la maison. Madame Laframboise reprochait à son époux de vouloir dépenser le peu d'argent qu'ils avaient pour acheter de l'alcool plutôt que de nouveaux vêtements pour les enfants. À un certain moment, ils en sont même venus aux coups. Maranger et Robillard, ont dû sortir de la maison pour les séparer.

Selon le témoignage du couple Laframboise, cette dispute ne portait sur rien d'autre que le projet d'acheter de l'alcool. Mais les autres personnes présentes ont mentionné qu'il s'agissait aussi d'une crise de jalousie: Mme Laframboise reprochait à son mari de vouloir aller chez Sarah Jones.

Georges Latulippe (demi-frère de Sarah Jones) et Philomène David,  auraient entendu Émilie Laframboise crier "Je vais la tuer!" et son mari répondre "Non, tu ne la tueras pas!". Ces deux témoins se trouvaient toutefois à une grande distance de la maison Laframboise. Aucun des témoins qui se trouvaient chez les Laframboise au moment de la dispute n'ont entendu Émilie Laframboise crier qu'elle allait tuer Sarah Jones: les deux belligérants menaçaient plutôt de se tuer mutuellement.

Isaïe Marenger repart chez lui vers 23h. Un peu plus tard, Asselin part aussi, se plaignant que les bruits de dispute l'empêchent de dormir. 

Mme Laframboise cherche son mari; ne le trouvant pas, elle part à sa recherche. Selon le témoignage de Mme Laframboise, c'est parce qu'elle avait peur qu'à cause de son état d'ivresse, son mari tombe et se noie. Selon Robillard, c'est parce qu'elle croit que son époux se trouve chez Sarah Jones. 

Émilie Laframboise se rend effectivement chez Sarah Jones, mais plutôt que son époux, elle y trouve Antoine Asselin, qui tente de se cacher sous le lit! Elle lui donne des coups de pieds en lui reprochant de visiter une jeune fille célibataire, alors qu'il a une femme et des enfants. 

Ayant appris par Robillard que sa femme était partie à sa recherche, John Laframboise arrive également chez Sarah Jones. Il essaie lui aussi de donner des coups de pieds à Antoine Asselin mais ses coups atteignent plutôt le poêle à bois, ce qui a pour effet d'en arracher une porte et de répandre de la cendre sur le plancher.

Mme Laframboise juge qu'il sera plus convenable que Sarah Jones passe le reste de la nuit chez les Laframboise. Sarah Jones, Émilie Laframboise, John Laframboise partent en direction de la maison de John Laframboise. Antoine Asselin les suit en marmonnant. 

(Cette version est contredite par Antoine Asselin, qui prétend qu'il a passé toute la nuit chez les Laframboise et qu'il n'a jamais mis les pieds chez Sarah Jones. Puisqu'Asselin était marié, son démenti est assez compréhensible.)

Le lendemain matin, Sarah Jones repart chez elle vers 4 heures. Peu de temps après, Laframboise, Robillard et Asselin partent en direction de la ferme Gilmour pour aller y travailler. En cours de route, John Laframboise insiste pour s'arrêter chez Sarah Jones. Robillard et Asselin tentent en vain de l'en dissuader, puis poursuivent leur chemin. 

À ce moment, les version diffèrent considérablement.  Robillard et Asselin, qui sont déjà loin de la maison de Sarah Jones, entendent des cris de colère. En se retournant, ils constatent qu'Émilie Laframboise vient de surprendre son mari chez Sarah Jones. Elle leur crie de revenir pour lui servir de témoin. Asselin dit même qu'Émilie Laframboise menaçait de défoncer la porte des Jones avec un hache (ce que Robillard n'a pas vu). Robillard a vu Laframboise ressortir de chez Sarah Jones et se quereller à nouveau avec sa femme. Robillard et Asselin ont décidé de ne pas s'en mêler et de poursuivre leur chemin pour aller travailler.

John Laframboise prétend qu'il s'était seulement arrêté chez Sarah Jones pour s'excuser d'avoir endommagé son poêle à bois pendant la nuit. Quant à sa femme, la raison pour laquelle elle a rattrapé son mari alors qu'il se dirigeait vers son travail, c'est qu'elle voulait lui demander de rester à la maison pour planter des pommes de terre. Ce qu'elle a crié à son frère, c'est d'aviser le patron que son mari n'irait pas travailler ce jour là!

John et Émilie Laframboise retournent donc chez eux, laissant Sarah Jones seule chez elle. Plutôt que planter des pommes de terre, monsieur Laframboise retourne au lit et s'endort. 

Vers 9h30, Émilie Laframboise est repart chez Sarah Jones pour récupérer les ciseaux qu'elle y avait oubliés la veille. À son arrivée, la porte de la maison est ouverte, et elle découvre le cadavre ensanglanté de Sarah Jones. Elle retourne immédiatement chez elle pour avertir son mari, puis ils vont prévenir d'autres voisins.

Les membres de la famille de Sarah Jones ont immédiatement soupçonné qu'Émilie Laframboise était l'auteure du meurtre.  Jean-Baptiste Martin, beau-frère de la victime a dit à Mme Laframboise "Il y a plusieurs fois que j'entends parler que vous voulez vous débarrasser de Sarah: ceci ne passera pas sans que vous vous en aperceviez." (La Presse, 23 octobre 1895)

Puisque Baskatong est une communauté très isolée (le bureau de télégraphe le plus roche est à environ 60 km), les communications avec l'extérieur sont difficiles.  Un des frères de Sarah Jones s'en va aviser Charles Lague, juge de paix à Maniwaki. Le Dr Synek de Gracefield et le Dr Comeau de Maniwaki se dirigent ensuite vers Baskatong en compagnie d'un huissier, afin d'y amorcer une enquête; ils y arrivent le dimanche, et l'enquête du coroner se tient le 27 mai,  trois jours après le crime.

Suite à cette enquête, Émilie Laframboise est amenée à la prison de Hull pour y être incarcérée, en attendant son procès. Sa fille de 10 mois est avec elle en prison. Quelques jours plus tard, John Laframboise, arrive à Hull pour supporter sa femme. Il a laissé les 6 autres enfants aux soin d'une tante de l'accusée, et tentera de trouver du travail à Hull en attendant le procès.

Émilie Laframboise dans sa cellule, La Presse du 4 juin 1895 

Le 15 juin 1895, le journaliste (non-identifié) du journal La Presse, qui se montre ouvertement sceptique quant à la culpabilité d'Émilie Laframboise, critique sévèrement ceux qui ont mené l'enquête. Il regrette que le coroner, le Dr. Graham, ait délégué pour l'enquête le Dr. Syneck, un député-coroner peu expérimenté, et qu'aucun détective n'ait été envoyé à Baskatong pour y mener une enquête sérieuse. Il reproche au Dr. Syneck de n'avoir pas exploré sérieusement d'autres hypothèses que celle voulant qu'Émilie Laframboise ait assassiné Sarah Jones par jalousie. 

Le journaliste dépeint Émilie Laframboise comme une paisible mère de famille qui s'inquiète de ne pas pouvoir prendre soin de ses enfants. Pour passer le temps pendant son emprisonnement, elle a obtenu l'autorisation d'effectuer des travaux ménagers comme, par exemples, laver les fenêtres de la prison.

Émilie Laframboise lavant les carreaux dans la prison de Hull
La Presse, 4 juin 1895

Au terme de son procès, qui s'est tenu au palais de justice de Hull du 22 au 25 octobre 1895, Émilie Laframbroise est acquittée du meurtre de Sarah Jones. À la demande de son avocat, elle est immédiatement libérée, après avoir passé 5 mois en prison. Après avoir récupéré ses enfants à Baskatong, elle s'établit à Hull avec son époux.

La Presse, 25 octobre 1895

 

Messieurs du jury. Ceci est la 14e fois qu'il m'est donné de défendre des accusés de meurtre. Jamais auparavant l'innocence d'un accusé m'a frappée aussi clairement que dans ce cas. Nous n'avons pas besoin de bourreau à Hull. Je suis convaincu que vous retournerez dans vos familles, ce soir, avec la tranquillité de conscience que tout homme a quand il a accompli son devoir. Et ce devoir, pour vous est l'acquittement de la prisonnière. (Me Foran, cité dans la Presse du 25 octobre 1895).

Malheureusement, la personne qui a sauvagement assassiné la pauvre Sarah Jones n'a jamais été punie pour son crime. 

Alors... qui a tué Sarah Jones?

Il me semble probable qu'Émilie Laframboise était réellement jalouse de l'attention que son mari accordait à Sarah Jones depuis un certain temps. Qu'elle ait suivi son mari pour le surprendre en compagnie de sa maîtresse me semble plus crédible que cette histoire de le rattraper pour lui demander de rester à la maison pour planter des pommes de terre (pourquoi ne pas le lui avoir demandé avant qu'il parte?). Je pense que John et Émilie Laframboise ont présenté un témoignage un peu plus vertueux que la réalité, dans lequel ce sentiment de jalousie avait été soigneusement évacué, pour optimiser les chances que Mme Laframboise soit acquittée.

John Laframboise était-il convaincu de l'innocence de sa femme? L'aurait-il calmement défendue tout en sachant qu'elle venait d'assassiner la jeune femme à qui il accordait trop d'attentions?

Lors de son arrestation, Émilie Laframboise présentait d'importantes blessures au visage. Elle prétend qu'elle s'est blessée en tombant, dans son empressement d'alerter les gens suite à la découverte du cadavre. S'est-elle plutôt blessée pendant la bagarre avec son mari? ...ou pendant qu'elle frappait Sarah Jones?

On a accordé une grande attention au fait que les vêtements d'Émilie Laframboise ne présentaient aucune trace de sang, alors que le sang de la victime avait abondamment giclé dans les fenêtres.

Jean-Baptiste Martin et Peter Jones ont déclaré avoir trouvé, dans la maison désertée par les Laframboise, un tablier taché de sang caché dans un trou du plancher. Ils ne l'ont pas conservé, toutefois, et n'ont donc pas été en mesure de le montrer à la cours. On semble avoir fait peu de cas de cette révélation, peut-être parce que Martin et Jones manquaient de neutralité (dès la découverte du corps, ils ont ouvertement considéré qu'Émilie Laframboise était probablement la meurtrière).

Antoine Asselin jure qu'il n'est jamais allé chez Sarah Jones, et il est contredit sur ce point par plusieurs témoins. On peut comprendre qu'il ait cherché à protéger sa réputation, puisqu'il était marié et père de famille. Supposons qu'il a effectivement été surpris en compagnie de la jeune femme...quand et pourquoi l'aurait-il tuée? Le matin du meurtre, alors que Sarah Jones était encore en vie, Asselin marchait vers la ferme Gilmour en compagnie de Robillard. Serait-il ensuite revenu sur ses pas? 

Il reste la possibilité qu'un fou furieux n'ayant rien à voir avec la famille Laframboise soit passé chez Sarah Jones et l'ait battue à mort.

Mystère...
 

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)


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Incendie mortel au Parc Dominion (1919)

Le dimanche 10 août 1919 vers 17h30, alors que des milliers de visiteurs profitent des nombreuses attractions du Parc Dominion, un incendie éclate dans le Vieux Moulin ("Mystic Rill"), faisant au moins 8 victimes.

La Presse, 11 août 1919

Le Parc Dominion était, depuis 1906, l'un des principaux parcs d'attraction de Montréal (il a fini par fermer ses portes en 1937). Le Vieux Moulin (dont le nom officiel était "Mystic Rill"), situé à l'extrémité est du parc, consistait en un canal sinueux que les visiteurs parcouraient en chaloupe, voyant sur leur route des monstres et autres phénomènes mystérieux. Tout le trajet était à l'intérieur d'un bâtiment obscur fait de tôle et de toile, situé sous l'imposante structure du "Scenic Railway" (montagnes russes).

Parc Dominion
(carte postale)

On n'a jamais connu hors de tout doute la cause de l'incendie. Même s'il était en principe interdit de fumer à l'intérieur du bâtiment, on a supposé qu'un fumeur avait probablement jeté par négligence un mégot ou une allumette mal éteinte sur la toile dont étaient constitués certains des murs du Vieux Moulin. Le feu s'est propagé très rapidement, et s'est communiqué à la structure du Scenic Railway, qui s'est bientôt écroulée par-dessus les personnes qui n'avaient pas réussi à sortir du Vieux Moulin.

Entrée du Scenic Railway au Parc Dominion
(carte postale)

L'incendie a été maîtrisé au bout d'environ une heure. Heureusement, le vent soufflait en direction du fleuve, ce qui a évité que l'incendie se propage aux autres bâtiments. On a ensuite extirpé sept cadavres des décombres. Pendant ce temps, la direction du parc n'ayant pas jugé pertinent de fermer le parc, les visiteurs ont continué d'affluer, soit pour voir de plus près l'incendie dont ils avaient vu la fumée au loin, soit pour profiter des autres attractions du parc. La fanfare Sausa a fait un récital juste à côté de l'endroit où des visiteurs venaient tout juste de trouver la mort!

La Patrie, 11 août 1919

Les sept cadavres ont été transportés à la morgue. Ils étaient presque tous trop carbonisés pour qu'on puisse les reconnaître, et leurs proches les ont identifiés grâce à des bouts de vêtement ou des objets personnels. 

L'identification était tellement compliquée qu'on été obligé d'exhumer un cadavre après qu'il ait été mis en terre au cimetière! En effet, environ une semaine après le sinistre, alors qu'on était à la recherche du cadavre d'Antonio Ciocio, on trouve le cadavre décomposé de Jean-Robert Ferland, qui est déjà enterré au cimetière depuis plusieurs jours. Constatant qu'il y a eu erreur sur la personne, on exhume le cercueil pour constater que le cadavre qu'il contenait était plutôt celui d'Antonio Ciocio!

Quatre victimes: Wilfrid Gravel, Jean-Robert Ferland,
Florina Desrosiers, Armand Carbonneau
(La Presse et La Patrie, 11 août 1919)

Les victimes sont très jeunes:

  • Jean-Robert Ferland, 12 ans
  • Wilfrid Gravel, 18 ans
  • Armand Carbonneau, 17 ans 
  • Yvon Daigneault, 18 ans
  • Florina Desrosiers, 17 ans
  • Yvonne Deschamps, 19 ans
  • Marie Deluca, 21 ans *
  • Antonion Ciocio *
(* Antonio Ciocio et Marie Deluca s'étaient épousés 3 semaines auparavant.)

Trois victimes: Antonio Ciocio, Marie Deluca et Yvon Daigneault
(La Presse, 12 août 1919)

On a aussi trouvé dans la gueule d'un chien un os qui a été identifié comme provenant de l'épine dorsale d'un enfant de trois ou quatre ans, et qui n'a pu être associé à aucune victime connue. Le lendemain du drame, des journaux ont aussi fait état de quelques autres personnes dont la famille était sans nouvelles suite à une visite au Parc Dominion, mais il n'en a plus été question ensuite, et on n'a pas trouvé d'autres restes humains.

Il s'agissait du troisième incendie au parc dominion: le premier en 1907 avait causé pour $100 000 de dommages, et un autre en 1913, en avait causé pour $15 000 . Ces deux incendies, toutefois, n'avaient fait aucune victime.

Yves Pelletier (Facebook, Mastodon)

 

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